Maam Isseu, lingeer de Waagu Ñaay

[Disclaimer : cet article ne vise pas à redéfinir la femme sénégalaise, ni à verser dans les généralités/généralisations. L’objectif ici, est tout simplement, de déconstruire cette idée selon laquelle, dans un passé plus ou moins récente, la société, et les femmes sénégalaises, étaient « parfaites. »]

Cheutttt tu es trop compliquée. Tu nous fatigues avec tes principes. Tu risques de faire fuir tous les hommes avec ton fort caractère. Ah, jigéen day nooy way ! Bo léen mélon ni maam yi dëk bi du diaxasso.[1]

 

Je suis sûre que je ne suis pas la seule à me faire réprimander de la sorte… Commençons par un constat tout simple : comme le disent de nombreuses personnes, les temps ont changé (jamono dafa sopéku), les mœurs sont en pleine mutation, mais surtout, comme on aime si bien le dire, les femmes se sont métamorphosées, et très souvent, l’on prendra la peine de préciser, pour le pire.

Le fait est que la femme sénégalaise de nos jours a vu sa condition évoluer : accès à l’éducation et à l’emploi formel, autonomie financière grandissante, évolution timide de la législation en sa faveur… Et pour l’homo-senegalensis typique et caricatural (misogyne, macho, et confortable dans sa condition d’homme vivant dans une société patriarcale avec une forte influence arabo-musulmane) – je sais, je sais, je « caricature », mais juste pour poser les bases de mon constat – ceci est, bien entendu, la source de tous les maux à laquelle notre société fait aujourd’hui face. Bien sûr, il est plus facile de projeter tous les manquements collectifs et individuels à une partie de la population qui, dans l’esprit de cet homo-senegalensis, sera toujours le sexe faible, un être inférieur (jigeen matul, ni ween wi sëggé la xel mi sëggé ; jigeen, sopal té bul wolu)[2].

Revenons à quelques-unes des affirmations susmentionnées, et regardons-les de plus près :

  • l’accès à l’éducation : force est de préciser qu’ici, il s’agit bien sûr de l’instruction de type occidental. Parce qu’on souhaite l’admettre ou non, un certain nombre de femmes, aussi infime soit-il, ont eu accès à l’enseignement arabo-islamique et ce, depuis de nombreuses années dans certaines familles. La précision est importante ;

  • l’accès à l’emploi formel : dire que c’est de nos jours que les femmes travaillent… est tout simplement faux. Il suffit de se promener dans Dakar ou sa banlieue, ou dans les villages les plus reculés, juste à l’aube…. Les rues sont remplies de ces femmes courageuses se battant chaque jour pour que leur famille ait ne serait-ce que du pain sur la table. Mais bien sûr, l’économie étant ce qu’elle est, le secteur informel ne peut être que vaguement évalué, d’où l’importance de préciser que la nouveauté se trouve dans l’accès aux emplois formels, et donc plus stables, les femmes ayant historiquement été très actives dans l’entreprenariat et les métiers réputés « précaires » ;

  • l’autonomie financière : sûrement le point le plus important… Je me permets donc ici, d’ouvrir une parenthèse, pour vous raconter l’histoire de mon arrière-grand-tante, Maam Isseu.

 

« Laayyy maintenant je sais d’où je tiens mon fort caractère », répondis-je à Maman, quand elle me parla du caractère de Maam Isseu, son homonyme qui l’avait élevée. Maam Isseu était une femme forte, financièrement indépendante, et surtout, d’une beauté envoûtante accompagnée d’un caractère bien trempé. En bonne griotte, elle avait créé une petite entreprise autour de ses préparations d’encens en tout genre. Maman me précisa également qu’elle était particulièrement célèbre pour la finesse de son art, et surtout, pour son gongo unique. Voyez-vous, le gongo est un type d’encens à base de goowé, de fleurs de rose, et de parfums divers, fermentés avec du beurre rance, que les femmes enveloppaient délicatement dans une compresse et attachaient à leurs perles de taille. Les effluves du gongo se mélangeaient donc à celles de l’encens que l’on avait fait brûler (sacrilège, là où le wolof dirait taal, le français ne nous offre que peu d’alternatives de traduction, malheureusement…) pour enfumer ses vêtements, et du parfum que l’on portait. « Vois-tu »,  ma mère s’est ensuite empressée de me dire, « à l’époque, toute femme dakaroise qui se respectait utilisait l’encens de Maam Isseu et portait son gongo à la taille ! »

L’on pensera que ce billet prend une tournure érotique, alors que l’art de la préparation de l’encens fait partie des secrets de famille qui sont minutieusement transmis d’une génération à une autre dans certaines familles traditionnelles, et plus particulièrement dans les familles « griottes. » Faire son propre encens, en tant que femme, est considéré comme une empreinte indélébile, dans la mesure où, comme le dit ma mère, on devrait reconnaître la maison, la chambre où les vêtements d’une femme, à « son » odeur. L’expérience olfactive revêt donc dans ce contexte, une importance identitaire capitale.

Revenons à nos moutons. Dans la grande ville de Dakar, Maam Isseu, elle-même d’origine Kajoor-Kajoor, a su créer une entreprise qui lui a donné une assise financière lui permettant en tant que femme, d’être écoutée, respectée, même crainte par certains (surtout par les hommes, précisera Maman). Comme quoi, le « matérialisme » n’est pas contemporain ; le patrimoine financier a toujours permis aux gens, quelle que soit leur origine, d’occuper une place de choix dans la société. Assise sur la terrasse de la maison familiale tivaouanoise, distraite par une chaleur accablante rythmée par un vent sec et capricieux, je demeurais pensive. Voyez-vous, ce  qui m’a le plus marqué dans le récit que Maman m’a fait de Maam Isseu, c’était surtout le respect qu’elle inspirait aux hommes, et la main de fer avec laquelle elle menait son ménage, et gérait les affaires familiales. C’était une matriarche jusqu’au bout des ongles : « Maam Isseu, goor sax bu ko néwoon togal xaar ma, damala soxla, bala mo délsi bo moytuwul mu yakh tubéyam. »[3] Vous imaginez bien mon éclat de rire à cet instant. C’était si loin de ce que cette « société » s’évertuait à nous rabâcher…

Des Maam Isseu, notre si beau pays en a connu tellement plus que nous ne pourrions imaginer. Nous connaissons toutes les plus célèbres : Aline Sitoé Diatta, Ndatté Yalla Mbodj, les femmes de Nder, pour ne citer que celles-là… Et aussi, toutes les anonymes, mamans, tantes, connaissances, grand-mères, grand-tantes… de qui nous pourrions nous inspirer, afin d’assumer dignement leur héritage. Pourquoi donc nous acharner à changer de narratif, à nous faire croire à ce mythe de la femme qui n’existe que par l’homme, pour l’homme, et qui n’est complète que lorsqu’unie à un homme ? Pourquoi crier sur tous les toits que le taux de divorce est ridiculement élevé aujourd’hui, qu’il n’en était pas de même avant, parce qu’avant, les femmes étaient « soumises et dévouées » (je n’ai absolument rien contre ces deux concepts, sur le fond… la forme qu’elle prend chez nous, par contre, mérite de faire l’objet d’un billet distinct? Bien sûr, vu que j’ai lâché la bombe qui me fera lyncher sur la place publique, je vous parlerai de mes autres Maam, qui ont divorcé plus de fois que tous vos amis et amies, réunis, pour des raisons qui vous choqueront à coup sûr, parole de griotte ! Pas pour faire l’apologie du divorce, bien sûr… Mais pour inciter au ndeup[4] national, dont notre société dans toute sa beauté fragile, a bien besoin.

Sénégalaisement vôtre !

[1] Une femme devrait être douce, si vous étiez comme nos grand-mères, la société ne serait pas aussi mal en point.

[2] La femme est incomplète, il ne faut pas lui faire confiance.

[3] Même les hommes la redoutaient, de sorte que si elle disait à quelqu’un de patienter parce qu’ils avaient à parler, ce dernier risquait de faire dans son froc en attendant.

[4] Cérémonie d’exorcisme traditionnelle lébou.

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