Afrotopia, la « réforme radicale »

Dès sa sortie, les commentaires allaient dans le même sens : percutant, osé, le « must have », un coup de maître. Sur Facebook ou Instagram, il était devenu le chouchou de mon entourage : on posait avec lui au bord de la mer, il était devenu le livre de chevet pour tout jeune sénégalais, engagé de surcroît, avec un minimum d’esprit critique. Notre Felwine national, que j’admirais personnellement parce qu’exerçant sur moi la même fascination que Muhammad Yunus de la Grameen Bank ou encore Thomas Picketty de la Paris School of Economics, avait vraisemblablement produit un essai que je me devais d’avoir dans ma bibliothèque… et ce fut un réel défi !
Tour mensuel à la librairie « 4 vents » du centre-ville dakarois. Je ne sens pas la chaleur lorsque je me retrouve dans ce monde passionnant ; après un bref tour, je pose la question du jour : « nous sommes en rupture de stock madame, il faudra repasser. » Bien sûr, en bon sénégalais, mon interlocuteur ne m’indiquera pas, même après que j’aie insister, le temps qu’il me faudrait pour décrocher le précieux sésame. Pas grave, me dis-je, « Felwine jaral namako ! » (en wolof : « Felwine en vaut la peine »)
Quelques jours plus tard, j’appelle avant de me déplacer, dissuadée par la chaleur dakaroise. Il est disponible, vite, il faut marcher rapidement, dans les rues animées de la capitale dakaroise, en jouant à « Snake » avec les véhicules stationnés sur les trottoirs, comme à leur habitude. Enfin, j’arrive essoufflée, et très rapidement déçue, car le dernier exemplaire venait tout juste d’être vendu… Décidément, il semblerait que cette utopie veuille à tout prix m’échapper.
Ce n’est que quelques semaines plus tard que je réussis enfin à me procurer cet essai, dont mon imaginaire avait déjà fait, à ce stade, un chef d’œuvre abritant le saint graal de la théorie économique à la sauce africaine, alternative aux théories malthusiennes ou keynésiennes, épicée à la sauce africaine, baignée dans nos réalités à l’extrême, tel le beignet de farine qui flotte dans la marmite d’huile chaude de la vendeuse au coin de la rue.
Plus ou moins confortablement calfeutrée dans le siège d’un avion dont je ne rappelle plus la destination, je laisse enfin mon excitation prendre le dessus, tellement je me suis imaginée au moment où je pourrais enfin dévorer ce livre :
« A Dialo Diop, sycomore du Sahel… »
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Décidément, ça commence fort ! A la première page déjà, ma fierté de jeune femme cultivée en prend un coup, tellement le registre de l’auteur sort du commun. Au fil des premières pages, je blâme d’abord mes nombreuses années passées en milieu anglophone, dont mes quelques cours de littérature française n’ont semble-t-il pas su atténuer les effets. Temps-pis, le constat, après le premier chapitre, est clair : la cible de cet ouvrage n’est pas le sénégalais lambda, tant par la sophistication du registre vocabulaire (mon mot préféré : « hystérèse »), que par le fait même que ces idées, ces pensées, aient été exprimées à travers un livre, qui de par sa nature même, a tendance à cibler, dans le contexte économico-social qui est nôtre, du moins théoriquement, une certaine « élite intellectuelle. »
Je me rends également compte, au fil des pages, que j’ai peut-être créé, à cause de l’aura de cet ouvrage, un mythe autour de cette Afrotopia, que je m’attendais à voir enfin révélée, peut-être pas dans la première partie, mais au moins à l’avant dernier chapitre… Peine perdue : au fil des pages, la réflexion continue, et je me retrouve, juste avant les dernières pensées de l’auteur, remontée, presque déçue. La jeune rêveuse en moi avait des attentes plus substantielles ; elle voulait, en cette centaine de pages, se voir présenter LE modèle qui allait tout changer… Elle était déçue.
Quelques mois après cette première lecture, passé le choc lié au vocabulaire et la déception initiale, je pousse la réflexion un peu plus loin, justement, pour rejoindre ce que je pense avoir été l’objectif de l’auteur. En effet, cet Afrotopos, cette utopique version de notre Afrique, n’est justement, pour le moment, qu’une théorie qui ne pourra devenir réalité que par le changement de la manière dont nous nous définissons, nous et notre identité, de la manière dont nous percevons notre avenir, et de la manière dont nous comptons l’écrire, avec nos plumes, et nos encres.
J’écris au pluriel parce que, justement, l’un des paradoxes du fait de parler de cette Afrotopia, réside dans la fait qu’à premier abord, il semblerait que nous ayons affaire à un exercice d’uniformisation, dont l’objectif serait de créer un moule fourre-tout, qui permettrait d’atteindre cet objectif commun de « foisonnement d’une économie et d’une société africaine à la hauteur de son potentiel » (l’ancienne moi aurait, bien sûr, utilisé le mot « développement » pour faire court ; mais comme le dit Felwine : « l’Afrique n’a personne à rattraper »). La démarche est tout autre, dans la mesure que nous partons d’un constat commun, d’un challenge commun, d’une réflexion commune sans pour autant nier l’une des plus grandes richesses du continent : sa diversité culturelle, linguistique, et sociale. C’est justement cette particularité qui lui assigne le devoir de « participer à l’œuvre d’édification de l’humanité en bâtissant une civilisation plus consciente, plus soucieuse de l’équilibre entre les différents ordres, du bien commun, de la dignité. »
En relisant ces lignes, je ne puis m’empêcher de songer à « Islam : la réforme radicale » de Tariq Ramadan. Il s’agit bien, pour l’Afrique, d’entreprendre une réforme radicale, car la « seule urgence [de l’Afrique] est d’être à la hauteur de ses potentialités. »
Comme le dit si bien l’auteur (extrait d’un article dans « Le Monde) : « C’est une révolution spirituelle qu’il faut opérer. Et il nous semble que l’avenir de l’humanité se trouve de ce côté-ci.» Et sur ce point, je suis complètement d’accord avec lui. Je relirai Afrotopia avec plaisir, et le recommande vivement, au lecteur aguerri qui ne tombera pas dans le piège du mythe médiatique.

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