La sournoise: plainte de l’endeuillé

La mort, cette sournoise. Elle nous suit partout, et ricane lorsque distraits par la vie, nous oublions qu’elle constitue la seule véritable et implacable certitude. Elle nous nargue en s’attaquant aux êtres chers, se joue de nous en installant des habitudes machinales, telles que l’invocation du « ina lillahi wa ina ilayhi raaji’un », ou de notre traditionnel « siggil ndigalé », souvent scandés si rapidement, sans saisine aucune de leur sens spirituel et social profond.

Elle nous arrache ces larmes de douleur, d’impuissance; pas parce que nous n’avons pas la force et l’ancrage spirituel nécessaires permettant d’accepter sans broncher le décret divin, mais plutôt parce que nous sommes tellement atteints dans notre chair, que nos tripes sont tellement emmêlées par l’étourdissement que provoque la « perte », que l’effet est souvent instantané.

 Que l’on ne nous en veuille pas de noyer notre chagrin dans ces larmes ; le Créateur a certes pris, mais par l’intermédiaire de la sournoise, que nous nous permettons, même sans en avoir le droit, de répugner, pour ne pas nous avoir donné l’occasion de dire « au revoir ». Dupes que nous sommes, de penser qu’il est possible d’être prêt à voir un être aimé quitter ce bas monde.

Entre temps, elle nous fait quand même réfléchir, cette sournoise, entre deux sanglots : à tout ce que l’on regrette de ne pas avoir fait, et à tout ce que l’on pourrait faire dans le futur, pour profiter de ces êtres chers : faire d’eux notre priorité (surtout pour nous, jeunes professionnels et entrepreneurs passionnés par nos activités, au point de les placer au centre de nos vies), profiter de chaque instant comme s’il était le dernier, et surtout, ne pas oublier, à chaque occasion que nous avons, de leur dire que nous les aimons.

Qu’ai-je fait de ce temps si précieux, qui me glisse entre les doigts telle une poignée de grains de sable du désert ? Cet emploi, auquel je consacre des heures entières de ma vie, beaucoup plus qu’il n’est en réalité nécessaire, sur lequel je passe des soirées et des week-ends entiers, est-il vraiment une priorité ? Pourquoi ai-je hésité à appeler cet ami, ou ce membre de ma famille, alors qu’une brève conversation de cinq minutes m’aurait permis d’entendre sa voix une dernière fois ? Cette grasse matinée, n’aurais-je pas pu l’écourter pour prendre le petit déjeuner avec mes parents, et rire aux éclats avec eux en parcourant l’album photo familial ? Cette carrière, ce train de vie, cette hyperstimulation, vaut-elle plus que le privilège, alors que je suis encore en vie, alors qu’ils sont encore de ce monde, de pouvoir passer du temps avec ceux que j’aime, tout simplement ? Posons-nous les bonnes questions, pendant qu’il est encore temps. Les regrets ont une amertume comparable à celle de l’aubergine africaine…

Le plus ironique est que, dans quelques semaines, deux mois, nous nous serons accoutumés à la perte de ce que nous n’avons jamais réellement possédé. Le train-train quotidien prendra de nouveau le dessus, et nous apaiserons notre la culpabilité ressentie pour avoir osé continuer à vivre notre vie, par un journalier fatiha + 11 likhlass, sans oublier l’aumône du vendredi. Purification nous requérons, nous, pauvres mortels, que la sournoise arrive toujours à duper, à distraire. Pauvres diables !

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