Pod et Marichou n’est pas le problème

Waawaw, défuñu lén dara[1]. J’en reviens au cadre d’observation social le plus intéressant et le moins censuré, à mon avis : depuis quelques semaines, l’ire puritaine/puriste/traditionnaliste, que dis-je, l’ire de préservation de nos « valeurs sociales profondes », s’attaque aux nouvelles séries sénégalaises (sénégalaises parce que produites par des sénégalais, avec des acteurs sénégalais et diffusés sur des chaînes de télévisions sénégalaises).

C’est le moment pour moi d’insérer mon traditionnel [disclaimer] : j’expose ici, mes opinions propres, basées sur mes observations et convictions personnelles. Mon opinion sur cette question est très tranchée, je m’en excuse par avance. L’objectif est d’impulser une remise en question et de susciter le débat. Par avance, baal lén ma aq[2]. Et n’oublions pas que la diversité d’opinions est une richesse inestimable.

Sans citer mes sources, je mettrai en exergue les remarques que j’ai vues ça et là, par rapport à ces fameuses séries, et parfois, par rapport à des personnages spécifiques :

  • Pod et Marichou (je commence par celle-ci, vu qu’il me semble qu’elle fait couler le plus d’encre) : on critiquera la représentation de la femme – Eva vs Marichou, femme active professionnellement, caractérielle et indépendante vs femme au foyer extrêmement soumise dont la vie tourne autour de son mari (c’est elle-même qui le dit) ; l’apologie de l’infidélité masculine, une certaine définition du mariage, sans oublier une image intéressante de la gente féminine, tantôt puissante, tantôt manipulatrice, tantôt victime, etc ;

  • Rouba, la magnifique Rouba (j’affectionne particulièrement l’actrice que je trouve absolument magnifique) : on dira qu’elle représente la femme sénégalaise type, idéale, traditionnelle (je ne suis tellement pas d’accord lol, cf. l’article sur Maam Isseu à lire ici). Avec ce statut, soit on l’aime, ou on la déteste. Les femmes « modernes », « émancipées » diront qu’elle est à côté de la plaque, les adeptes du fatalisme et adhérentes à cette « idée traditionnelle de la femme sénégalaises » appelleront à une adhésion massive à ses idéaux et manières de faire. Ce serait, semblerait-il, le remède miracle contre le taux de divorce considéré comme « alarmant », surtout parmi les jeunes, ndax kat, Ruba moom, seykat lë[3] ;

  • Récemment, la série « Idôles », tant plébiscitée par les internautes, s’est retrouvée tout d’un coup pointée du doigt, pour avoir permis à Adams de gifler Néné. Laay. Le directeur de prison sado-maso qui viole systématiquement toutes les détenues sous sa responsabilité. La violence verbale et morale à laquelle Adja Fatou soumet la même Néné. La conduite violente et inacceptable de Chérif Maal. Etc. Il semblerait presque que notre conception de la violence reste quand même assez sélective… Mais bon, une femme enceinte, c’est sacré. Ou peut-être que cette scène a touché là où cela fait mal, parce que ce type de violence serait l’une des plus répandues… Peut-être.

Venons-en à ce que je pense de tout cela, moi. J’ai fait exprès de ne pas plus m’appesantir sur ces séries, ce qui s’y dit, ce que l’on y représente. Anticonformiste que je suis, je me mets en mode « read against the grain » lorsque l’on me dit que ces séries ne reflètent pas nos réalités sénégalaises, et qu’elles devraient mettre en avant des personnages différents, des réalités plus « justes. » Cela fait un moment que je lis plusieurs réactions sur le sujet, de la part de différents internautes, et j’ai envie de m’arrêter pour interpeler tout un chacun, sur quelques points :

  • Ces séries sont avant tout, des œuvres de fiction (c’est même spécifiquement indiqué dans « Idôles »). Fiction, pas réalité. Peut-être inspirées de la réalité, mais ce n’est pas une projection de notre société. Bien sûr, l’art visuel peut être utilisé à des fins militantes, pour dénoncer certaines situations, faire passer un message au public, dénoncer l’injustice. Certes. Mais cela n’est ni obligatoire, ni nécessaire.

  • Au-delà, il s’agit également de divertissements, qui donc devraient être considérés comme tels. On ne calque pas son attitude, ses principes, sa manière de faire, ou ses valeurs d’une œuvre de divertissement. Le fait que l’on ait peur de l’impact que ces séries peuvent avoir sur la jeunesse en particulier et la société en général n’est qu’un symptôme d’un mal, d’une cause plus profonde encore : le rapport que nous avons aux médias en général, et à la télévision en particulier. Nous sommes devenus consommateurs sans filtre, éponges scotchées à nos canapés à ingurgiter tout ce que l’on nous présente à la télévision. En témoigne l’évolution des divertissements et des publicités diffusés sur les chaînes de télévisions nationales, reflet d’un consumérisme qui se propage au monde audiovisuel.

  • Notre rapport au divertissement en général pose également foncièrement problème. Ce n’est pas récent, mais notre rapport à la télévision, aux réseaux sociaux est également à remettre en question. Combien de familles, à l’heure du dîner, moment quotidien de retrouvailles, met de côté les téléphones et éteint la télévision afin d’impulser des discussions de vive voix, familiales, autour de l’actualité ou de thématiques sociales ? Combien de jeunes ou de moins jeunes, prennent le temps, chaque jour, de lire ne serait-ce qu’une page de livre, afin d’améliorer ses capacités rédactionnelles, argumentatives, orthographiques, grammaticales ou encore stimuler son imagination ? Si votre premier réflexe lorsque vous arrivez chez vous est d’allumer la télé, je vous invite à faire une pause lorsque vous avez la télécommande en main, avant d’appuyer sur le fameux bouton rouge…

Montaigne disait (je paraphrase) préférer la compagnie des livres à celles des gens, parce que l’on peut toujours choisir ce que l’on lit. En termes de médias, nous avons aujourd’hui la possibilité de choisir ce que nous consommons ; que ce soient des livres, des émissions, des reportages, des enquêtes ou encore des téléfilms. Par contre, il est important d’assurer à nos artistes/créateurs de contenu le respect de leur créativité lorsqu’il s’agit de fiction, tout en n’oubliant pas que le contenu proposé par les médias est le reflet du niveau d’exigence des consommateurs. Si nous voulons que le contenu soit différent, commençons par être plus exigeants, et par communiquer cette exigence en interpelant directement les créateurs de contenu, ou en créant du contenu alternatif, tout simplement.

Personnellement, j’ai arrêté de regarder la télévision (sauf le journal, quelques fois), parce que je préfère m’informer en lisant des articles que je sélectionne méticuleusement, et je regarde les programmes télévisuels qui m’intéressent en replay sur internet (oui oui oui, Pod et Marichou est mon péché mignon me permettant de passer en mode week-end), pour me permettre d’être sélective dans mon choix de consommation. Le fait de ne pas avoir la télévision allumée en permanence fait que je lis plus (c’est l’un de mes principaux loisirs, à la base), et que je prends plus de temps à échanger avec mes proches. Oui, tout le monde n’aime pas la lecture. Tout le monde n’a pas le même rythme de vie, ni les mêmes intérêts. Toutefois, je suis d’avis, que nous gagnerions à revoir ce rapport que nous avons aux médias et aux divertissements. Yok cere, doli ñeex, yaqul dara, waayé dina yaq taatu bol.

[1] Ils ne vous ont rien fait !

[2] Pardonnez-moi

[3] Rouba est réellement une femme dévouée à son ménage/foyer

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