Jeegu takusaan

Un vendredi après-midi, sur la voie de dégagement nord (VDN) de Dakar. En ce mois de décembre, l’harmattan s’est confortablement installé, et les vents frais venus de la méditerranée transforment Dakar, la belle, la généreuse, la voluptueuse, en  un champ urbain couvert par un nuage de poussière pourpre, minée par un vent qui fait grelotter les plus téméraires. Même poussiéreuse, cette ville continue à arborer ce charme arrogant qui fait que, aussi agaçant soit le train de vie en son sein, on a plus de mal à la quitter que les bras chaleureux de l’amant, en ces fraîches nuit de fin d’année.

Au loin, le soleil entamait sa course vers l’océan, dans toute sa splendeur. Ses rayons orangés se mêlaient paresseusement aux reflets des particules de poussière, comme pour montrer à instagram que la nature était capable de créer des filtres encore plus beaux que les siens. Au volant, je savourais langoureusement le paysage ; moi, qui n’en avais jamais assez d’admirer cette ville, moi, que ses aléas n’atteignaient que peu, tellement je l’adulais, Dakar. Cette ville, je l’ai dans la peau : je l’aime à en mourir, mon cœur se déchire en mille morceaux quand je la quitte, pour ensuite déborder d’un amour et d’une excitation fous lorsque je la retrouve. Dakar est mon opium, elle est l’amant que je poursuis, que j’appelle toujours en premier, dont je ne peux pas me passer. Elle me fait vibrer comme personne, me plonge dans une extase similaire à une transe, me donne l’impression d’avoir des papillons dans le ventre, me déchire les entrailles lorsqu’elle est loin, hante mon sommeil lorsque je ne peux sentir sa suave odeur…

« Bu ndakaaru doon nit, mané daf la ligueey »[1]

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Brusquement, je suis tirée de ma rêverie lorsqu’une sublime créature apparait à une cinquantaine de mètres, à ma droite. Elle avait cette élégance qui rappelait les « takusaanu ndar »[2], comme décrits dans la mythique chanson de Youssou Ndour : ces gracieuses saint louisiennes, coquettement vêtues, faisant planer autour d’elles de délicieuses effluves d’encens et de parfum, à la démarche langoureusement séduisante, savamment mesurée. Incarnations vivantes de l’élégance sénégalaise, elles se meuvent sur les chemins telles des vibrations de tam-tam, lent, rythmé, faisant danser doucement à leur taille, perles et gongo délicatement enveloppé.

Sur le bord de la route, elle n’hésite point ; pas même ne serait-ce qu’un moment, le temps de vérifier l’allure des véhicules, dont les conducteurs, pressés sûrement de rejoindre leurs foyers, filaient à vive allure, en cette heure de pointe. Une fraction de seconde après mon constat, elle a déjà entamé un premier pas sur la chaussée, l’allure fière, la tête haute, d’un mouvement certain, paradant fièrement dans sa robe beige éclatante. La taille de son imposante coiffe était, évidemment, à cet instant précis, un parfait indicateur de son audace et de son impertinence. Elle me fit sourire, et je pris le temps de suivre son mouvement. J’éclatai presque de rire en la voyant se dandiner lentement jusqu’à la botte de béton séparant les deux voies.

A ce moment précis, les choses devinrent plus intéressantes ; de l’autre côté de la chaussée, la circulation était plus vive, et plus dangereuse encore. L’assurance du sujet de ma curiosité, toutefois, me faisait penser qu’il ne lui viendrait pas à l’esprit de rebrousser chemin pour emprunter la passerelle enjambant la VDN. Oh que non ; avant même que je n’aie fini ma réflexion, la magnifiquement téméraire s’était déjà lancée à l’assaut de l’autre voix. Je lui enviais son air effronté, devant les automobilistes effarés, qui écrasaient avec horreur leur pédale de frein, la peur au ventre. Un accident juste en face de la Brigade de Gendarmerie de la Foire, quelle horreur !

Crissement de pneus mais point d’insultes, agacement visible, énervement palpable, quelques secondes d’inertie, pour laisser passer la grande royale. Lentement, fièrement, langoureusement, élégamment, elle continuait son « daagu »[3] vers le trottoir d’en face, adoptant sur la seconde partie de son chemin, une trajectoire oblique, comme pour mieux narguer les automobilistes, impuissants. De l’autre côté de la route, j’avais envie de la rattraper pour lui parler, échanger avec elle, lui communiquer mon admiration devant son impertinence que je lui enviais… Elle m’aurait sûrement répondu avec indifférence et dédain, n’aurait daigné me tendre la patte, me répondant plutôt avec un coup de corne, ruminant d’un air sûr, en continuant son chemin.

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Oui, j’ai voulu, à travers ce billet, partager avec vous ma fascination pour cette vache, qui a décidé de traverser la VDN, à l’heure de pointe, à hauteur de la Foire de Dakar. Ne m’en voulez pas ; depuis décembre, elle hante mes rêveries. Je rêve d’être aussi audacieuse qu’elle.

Sénégalaisement vôtre !

[1] Si Dakar était une personne, j’aurais juré qu’elle t’a maraboutée.

[2] Fin d’après-midi à Saint Louis

[3] Dandinement

9 réflexions sur “Jeegu takusaan

    1. Gnagna Lam dit :

      J’ai failli ne pas approuver le commentaire… pourquoi vendre la mèche aussi hein 😂😂😂😂
      J’espère que les gens ne vont pas lire le commentaire avant de passer au texte lol

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  1. Alfousseynou Deme dit :

    Hier encore, mon papa m’a surprit en train de rigoler seul, comme un fou😂😂😂 je ne peux m’empecher de lire et relire encore et encore « Jeegü takusaan », tellement c’est bien et profondément inspirer. Mais seulement j’ai rigolé, je ne peux même pas regarder Gnagna sans rire et me dire une chose dans la tête…….
    Mashalah

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