Et un jour … tu deviendras femme

Crédit photo de couverture: Laye Pro (@layepro)

Jeune fille, je m’amusais souvent à rêvasser de ma vie future… Enviant les « grandes sœurs » et autres voisines qui vivaient leur vie, semblaient jouir de cette liberté que je ne connaissais point, belles dans leurs formes et vêtements de femme. Captivée par leur grâce, légendaire qualité de ces sénégalaises bon teint qui ont hanté mon enfance abidjanaise, j’apprenais les rudiments de la coquetterie, et m’initiais au monde de la féminité… Je rêvassais si souvent !

Ces mots, je les écris à la jeune moi, aux jeunes moi, et aux femmes comme moi, ou même un peu différentes. Ils sont également adressés aux jeunes hommes, et aux hommes plus âgés encore…

Et un jour … tu deviendras femme, malgré toi.

Me, and mini me
Mini me

Tu te réveilleras un jour, surprise de voir ta culotte maculée de ce sang, source de fécondité, et en te tirant dans sa chambre, ta mère t’invitera dans le monde des femmes sénégalaises. Dans son regard, tu décèleras l’inquiétude d’une mère, anticipant déjà sur toutes ces épreuves que tu devras affronter. Tu y verras des larmes perler, indiquant la présence d’un soupçon de « gnééwanté [1]» ; comme elle aurait voulu te protéger si longtemps, te couver ; comme elle aurait même souhaité, pour ton propre bien, alors que tu étais encore dans son sein, que tu sois née homme ! Astaghfiroulaha, vite, elle se ressaisit, et se console à l’idée d’avoir encore quelques années pour te couver, te préparer à ta vie de femme ;

Et tu deviendras femme, gardienne du temple.

Ce temple qu’est ton corps, mais sur lequel la société entière se donnera un droit phénoménal, qui d’abord te semblera anodin, pour ensuite, si tu ne fais pas attention, prendre le dessus sur toi. La manière dont tu te vêtiras deviendra une affaire publique, tes fluctuations de poids deviendront un indicateur de ton bien-être. Mais surtout, à partir de ce jour, tu devras à tout prix soigner ton image ; cette image de femme ;

Et puis ce temple, c’est aussi ce réceptacle tant célébré, qui te vaudra un traitement social tout autre. Vois-tu, dans cette société où tu es née, ton corps appartient, en quelque sorte, à tous. Ce petit bout de membrane qui se dresse entre l’extérieur et l’intérieur de ton intimité, te vaudra d’abord des menaces (l’honneur de la famille en dépend !), puis des supplications (je te prie de préserver l’honneur de la famille, par pitié !), puis, d’autres menaces d’autant plus absurdes (si un homme te touche, tu tomberas enceinte, et ton père nous jettera toutes les deux  à la rue !);

Plus rarement, te parlera-t-on de chasteté, principe important dans toutes les religions révélées. Plus rarement, te parlera-t-on du respect de ton corps, contenant de ton âme, et refuge de ton cœur, ton plus important actif, ta plus grande richesse. Ta « valeur » en tant que femme sera réduite à ce bout de membrane, alors que tu ne peux même pas être sûr d’être née avec…

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Crédit: @hawa.sck

Et tu deviendras femme, n’existant aux yeux de la société, qu’à travers un homme.

Certes, dans quelques années, l’on s’attendra que tu ne vives que pour cela : il doit être beau, gentil, et donner de l’argent ! Tes besoins personnels, on ne t’apprendra point à les recenser. On te poussera dans les bras de l’un ou de l’autre, en fonction de la taille de son compte bancaire ou de la famille dont il est issu;

Et puis, accessoirement, en le voyant en habit d’apparat, rejoindre le cortège de fidèles se ruant vers la mosquée, à la recherche de l’expiation du sac invisible de péchés de la semaine qui alourdit chacun de leurs pas, on dira fièrement : « am na diiné ![2] » Rassurée, tu t’engageras, parfois vers la perte de ce soi que tu ne savais même pas qu’il fallait cultiver… Tu te tiendras sagement derrière lui, alors que Khadija (rta) et Aisha (rta), nos mères charismatiques, se sont tenues à côté de la meilleure des créatures;

Il sera le centre de ton monde, jusqu’au jour où il tombera de son piédestal. La trahison est au cœur un poignard criblé d’épines, qui le ronge, jusqu’au fond de ton être. On te dira ensuite qu’un homme n’est qu’un homme, infidèle et polygame à la fois. On te blâmera toi, en te demandant de te calmer, de redoubler d’efforts, de « yokk feem »[3], de redoubler de « jongé. »[4] Pauvre de toi;

Et tu deviendras femme, bourreau et victime.

Sœurs, voisines, cousines, belle-mère, belles-sœurs, tantes, « amies »… risquent de te surprendre plus d’une fois. Tu te blottiras dans leurs bras pour pleurer ta peine, crier ta détresse, noyer ta douleur, confier tes inquiétudes. Pas toujours, bien sûr, mais parfois, elles te surprendront royalement. La solidarité féminine est morte dans ce pays, le jour où la rivalité entre femmes est née. On te mettra dans la tête que tu as des « noon »[5] à qui tu ne devras point donner l’opportunité de se rire de toi. Ces « noon » qui passent toute leur vie à se curer les dents, pour avoir un sourire éclatant ce jour où tu trébucheras. Et puis, progressivement, toute ta vie commencera à tourner autour de ces fameux « noon » invisibles, mais omniprésents;

Et puis, la société te distraira de « xew » toujours plus nombreux, de « ndeyalé »[6] et de « magalé »[7], et si tu ne fais pas attention, au nom du « deffaneté » et du « naqaral say noon »[8], tu t’y ruineras, encore et toujours, jusqu’au point de t’endetter. Tu deviendras obsédée des « téranga[9] », du paraître, et tu oublieras d’être, tout simplement;

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Crédit: @melaniin.goddess

Et tu deviendras femme, peut-être différemment.

En assumant ta singularité. En ne te laissant pas intimider par les uns et les autres. En t’arc-boutant aux valeurs qui te sont essentielles, soient-elles culturelles ou religieuses, tu te créeras un bouclier te permettant d’être moins atteinte par ce brouhaha déboussolant. Oui, il est possible de ne pas tomber dans cette tornade sans queue ni tête, sans début ni fin, qui détruit tout sur son passage. Mais il faudra surtout être forte, prendre le temps de te construire, et apprendre, dans toute circonstance, à être fidèle à tes principes. Ce n’est ni simple, ni rapide, ni facile. Mais comme le dit toujours un de mes mentors : « c’est le difficile qui est le chemin. » Et ma tendre et sage maman de rajouter : « bébé, lu métiwul, baaxul. »[10]

[1] Compassion

[2] Il est pieux

[3] Avoir plus d’astuces de femmes

[4] Coquette, astucieuse

[5] Ennemis

[6] Marrainage

[7] Equivalent du marrainage, réservé aux « grandes sœurs »

[8] Peiner ses ennemis

[9] Cadeaux de forte valeur

[10] Ce qui n’est pas difficile à obtenir, n’est pas bon pour toi

8 commentaires sur “Et un jour … tu deviendras femme

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  1. Très belle plus machalah. J’aimerai te lire encore et encore. Elle est comme de viens de la décrire notre société sénégalaise. Quelque part nous en sommes fieres.

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  2. « Un homme est un homme polygame et infidèle » le plus drole de tout est quone a tellement entendu cette assertion qu’on commence a y croire.😂
    Belle plume c’est toujours un plaisir de te lire.

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  3. Trés belle plume Gnagna,avec des textes pleins de sens. Je t’encourage vivement à persévérer. C’est toujours un plaisir de te lire!

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  4. Je t’ai découvert il y’ a deux jours par le biais d’une amie mais je ne le regrette pas du tout! Je suis heureuse quand je lis tes textes car tu retranscris exactement mes pensées!! Keep on going homonyme je ne te connais pas mais je t’apprécie pour ce que tu dégages à travers tes écrits! Merci de dire tout haut ce que nous pensons tout bas.

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