Le Sermon

Criss, criss, criss. Les pas des fidèles, pressés par la chaleur du soleil ardent. Le klaxon retentissant des automobilistes impatients. Les cris et éclats de rire des collégiens profitant de leur pause pour se promener dans les rues bruyantes du Plateau. Ces rues débordant de symboles d’une dichotomie déroutante : les gratte-ciel surplombant les bâtisses anciennes datant de l’ère colonial, à la peinture décrépie et croulant sous le poids de l’âge ; le nouveau Dakar, ultra-moderne, côtoyant les cours anciennes à la façade délabrée ; l’agitation et le brouhaha de la semaine, le calme plat du week-end, les restaurants haut de gamme, à côté des gargottes de fortune.

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Et puis, nous sommes vendredi : dernier jour de la semaine de travail, jour de Jummah, jour de prière collective. Dans cette ville où l’on porte son Islam lorsqu’il nous arrange, le vendredi est particulièrement important : lorsque l’on occupe une fonction importante, ou que l’on se croit important, ou encore lorsque l’on est un arriviste en quête de ce statut, « ndomba tank bu rey »[1], il faut se montrer, surtout le vendredi. Dans la rue, l’air est embaumé, tantôt par l’odeur du bazin « Getzner », tellement irritante, témoin téméraire de l’état encore neuf du vêtement, rigide et brillant ; tantôt de l’odeur âcre de sueur se malaxant à la poussière qui plane autour des mendiants, qui par leur omniprésence, rappellent les âpres inégalités sociales extrêmes, minant cette société qui se cherche.

Criss, criss, criss. Sur la route de la mosquée, les hommes se pavanent fièrement, leurs pas alourdis par les ballots invisibles qu’ils traînent, dans l’espoir de les laver sur l’autel de la miséricorde divine. Tout n’est certes pas perdu, du moment que l’on assure encore la prière du vendredi. Et puis, en route, on donnera l’aumône aux marginaux de la société, pullulant sur les trottoirs ; on se donnera bonne conscience, pour éloigner le mauvais œil, avec une pièce de 100 francs, souvent jetée avec dédain. L’appel du muezzin fait vibrer les cœurs, et le sermon en arabe, quoiqu’incompréhensible, sera ponctué, vers sa fin, de plusieurs « amiin », raisonnant parce qu’emprunts de la ferveur des fidèles en quête de pénitence. Qu’importe que l’on ne comprenne rien à ce beau discours dans la langue du « naar. » Le stoïcisme pendant la lecture sur un ton chantonnant fera l’affaire, et très peu feront l’effort d’arriver plus souvent, pour écouter la traduction en wolof. L’important, de toutes les façons, est d’être présent, et de courir à l’appel du vendredi.

Les quelques braves femmes qui osent emprunter le chemin de la mosquée, lorsqu’elles n’ont pas atteint le troisième âge, semblent essayer de se fondre dans le décor : elles se collent presque aux murs, tels des caméléons se fondraient dans leur environnement. Elles pressent le pas, foulard maladroitement drapé sur la tête : vite, vite, se soustraire des regards, et se réfugier dans cette salle qui leur apporte quiétude du cœur et réconfort de l’âme. La taille basse ou le pagne, peu adaptés à cet univers, gênent le pas, devenu maladroit : il faut faire attention à ne pas dévoiler un bout de jambe, tout en opérant une gymnastique nouvelle pour garder ce foulard « asly » sur la tête, et puis, mais surtout, presser le pas. Oh ce foulard, si élégant mais si inadapté pour ce lieu, parce que foncièrement transparent… Mais qu’importe, l’effort est fait. Et puis, un décolleté et des bras que l’on peut entrevoir à travers un foulard, ça ne peut être bien grave !

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Criss, criss, criss. Rue Carnot, l’entrée à la salle réservée aux femmes se dresse, fièrement : ici, on aura fait l’effort d’aménager une salle vaste, accessible, et adéquatement équipée, même si pas assez grande pour accueillir les plus téméraires, de plus en plus nombreuses. La bâtisse ancienne, couleur ocre, témoigne du passage patient du temps. Elle tient encore, avec sa fière allure, et rappelle l’omniprésence en ces lieux de l’Islam, même à l’époque coloniale, qui lui a conféré ce style si particulier.

A la porte, les « organisatrices » s’affairent : l’une, la plus souriante, teint indigo, toujours resplendissante malgré les signes de l’âge, accueille les fidèles en les exhortant à contribuer à la caisse de la mosquée. Sa beauté éblouissante, me rappelle les iconiques drianké[2] stéréotypiques du Sénégal, héroïnes élégamment mises en scène dans les tableaux de peinture sous verre, le mouchoir coquettement attaché sur la tête, telle la couronne d’une lingeer[3]. L’autre, placée plus au fond de la salle, exhorte les dames, tantôt à la recherche d’un pilier auquel s’adosser, tantôt d’une place agrémentée par la fraîcheur des plafonniers, à remplir la salle en rangs fournis, en préparation de la prière. Même dans la mosquée, l’égoïsme trouve encore sa place, galvanisé par un « Sheytan »[4] soucieux d’infester les rangs des croyants, et de les distraire à tout prix.

Entre les deux rakka et la lecture du livre Saint, dans cette salle remplie, les traditions prophétiques semblent revivre. L’odeur envoûtante de l’encens et les couleurs chatoyantes des foulards asly, derniers symboles de coquetterie et d’ostentation dans ce lieu où tous sont égaux, ont toutefois la peau dure, mais qu’importe ! Au moins, sous ces cieux d’un centre-ville longtemps fief du colonisateur, les femmes vont prier le vendredi. Les jeunes femmes, de plus en plus nombreuses, semblent enfin s’être décidées à ne plus écouter les anciennes, soutenant la tradition sénégalaise qui veut que la jeune femme ne s’approche point des lieux de cultes. Quand tradition et religion se confondent ! Maîtrisant mieux les codes de la pudeur si présents en ces lieux, elles s’y imposent, y prennent la place qui est leur, même si souvent maladroitement.

Je prends place, essayant autant que possible de m’approcher des premiers rangs, qui permettent une meilleure concentration. Il semblerait que la ferveur, ici, est encore plus grande, le calme plus retentissant, le dévouement plus palpable. Devant moi, à ma droite, comme pour reprendre le symbolisme de la meilleure des positions pour le croyant, au jour du jugement, mon regard est captivé par une forme, assise en tailleur, recroquevillée sur elle-même. Le naturel de la peau me laisse sans voix : couleur de la Kaaba, riche comme le chocolat noir, elle ne laisse point entrevoir les ravages du temps. La main est précise dans son geste, égrenant le chapelet de manière calme, posée, comme si elle se donnait le temps de méditer sur chaque litanie avant de passer à la suivante. Elle me rappelle quelqu’une, cette main, ce geste, cette ferveur… Un sourire triste s’installe, lorsque je pense à Bajen[5] Say.

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Sans m’en rendre compte, j’avais déjà entamé la récitation d’une prière pour le repos de son âme… Les souvenirs défilent devant mes yeux clos, avec une vitesse déconcertante ; l’émotion me monte à la gorge, et à ce moment précis, j’aurais souhaité qu’elle revienne, ne serait-ce que pour une demi-heure, nous prodiguer ses précieux conseils.

Bajen Say, était parmi mes Bajen, une Bajen qui prenait son rôle de Bajen à cœur. Sa franchise et sa piété faisaient que souvent, plus jeune, nous avions presque « peur » de ses mots :

« Doomu julit, day juli. Gnagna, bo juli wul, mba xam nga ni man, ak sa yaay, liñu lay ñaanal, dula amal njëriñ ? »[6]

« Gnagna, doomu julit, day doylu. Bo amé bén yéré sakh, foot ko bamu set, paasé ko, sol ko. Bu ngooné, boy tëdd, footat bamu set, weer, bo xëyé paasé, sol.»[7]

« Gnagna, doomu julit, day am bamélu biir. Suturë lumu la mayul, dulako xañ »[8]

De cette dame, je m’assurais de ne voir que la main et le profil recouvert de son foulard, faisant comme si j’avais l’occasion de voir Bajen Say encore une fois. Il y a plusieurs années, elle est partie de ce monde sur la pointe des pieds, dans la discrétion et la sobriété, sans bruit ni faste, comme elle a vécu. Pour nous, ses neveux et nièces, elle aura laissé un vide que nul autre ne saurait combler, elle, notre majestueuse Bajen, diseuse de vérité, éducatrice invétérée.

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L’appel du muezzin, portant loin sa voix rauque, retentit soudain, et me fait sortir de ma rêverie. La passion avec laquelle il exécute sa tâche, l’émotion dans sa voix, réveillent les poils ornant la peau des fidèles, qui fièrement se dressent, comme pour répondre à l’appel à la vérité, à la voie droite. Vite, on s’arrange comme un peu comme ont peut, pour ne point bouger ces jambes déjà endolories. Là où l’on se permettait encore de faire deux unités de prière où d’égrener son chapelet lors du sermon en wolof, seuls mots que l’on comprendra vraiment, l’immobilité est de rigueur lorsque l’on passe à la langue de l’Orient, que pourtant très peu de fidèles saisissent réellement.

Surprise, surprise : cette fois-ci, la voix du muezzin semble différente de celle d’Imam Rawane, emblématique guide des fidèles le vendredi, en ces lieux. Ce n’est pas qu’une impression : le rythme du récit est différent, le timbre n’est pas familier, quand bien même l’air chantonnant demeure. Les oreilles sont perdues ; la familiarité des sermons habituels les avait presque dupées, elles qui pensaient à peu près saisir le contenu du message de l’Imam. La fin du sermon approche : catastrophe ; on ne reconnait plus les prières, on ne comprend plus très bien ce qui se passe… Les mains tendues, les fidèles profitent quand même de la présence des anges dans l’assemblée, chantonnant des « amine » appuyés, espérant que la grâce divine s’abattrait sur l’assemblée, de par la présence, au moins parmi elle, d’un ami du Très-Haut… Et puis, soudain, plus rien. Le calme plat.

Personne ne sait vraiment ce qui se passe : s’agit-il de la fin du sermon ? D’un problème de micro ? Les femmes restent immobiles, et regardent autour d’elles. Les secondes passent, lentement, calmement, et personne ne bouge. Dans la salle, on entend les mouches voler, et le bruit des plafonniers rend la tension encore plus palpable. On guette encore, dans son for intérieur, le bruit des hommes se levant à l’unisson, signal du début de la prière… Une seconde, deux secondes, trois secondes… et toujours rien.

Au fond de moi, je suis envahie par une honte profonde, plus forte que tout sentiment que j’aie pu ressentir jusque-là, dans ma vie. Soudain, au milieu de la salle, une femme se lève, puis une deuxième, et tels des moutons, nous suivons le mouvement de la foule… Comme j’ai honte. Nous ne nous sommes pas rendu compte que le silence correspondait, en fait, à… la fin du sermon… et qu’il était temps de se lever pour la prière.

En sortant de la mosquée, ce jour-là, la réflexion me saisit inévitablement. Le réconfort trouvé dans les habitudes me quittait progressivement, et je me remettais en question. Je remettais systématiquement, comme toujours, ma société, notre société, en question. Je remets en question notre rapport à notre compréhension de la religion, notre pratique, notre investissement personnel… Distraits que nous sommes. Je repense à Bajen Say. Elle aurait ri, en sortant de la mosquée, et aurait pointé du doigt notre manque d’éducation religieuse. Elle m’aurait dit de me prendre en main, moi qui étais encore jeune ; d’investir mon temps dans mon éducation religieuse, encore et toujours… Et la honte me prend à la gorge, tous les jours, lorsque je repense à cette triste mise en scène d’âmes à la quête de la miséricorde Divine. Heureusement qu’Elle est inconditionnelle.

[1] Qui occupe une haute fonction

[2] Femme mûre et coquette

[3] Reine

[4] Le diable

[5] Tante paternelle

[6] L’enfant d’un musulman se doit de prier. Sais-tu que les prières que ta mère et moi formulons pour toi, ne seront point exaucées, si tu ne pries pas ?

[7] Un musulman doit se suffire de ce qu’il a. Si tu as ne serait-ce qu’un vêtement, assure toi chaque matin qu’il est toujours propre, et bien repassé.

[8] La discrétion et la retenue sont les meilleurs alliés du musulman.

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