Partie I: « Je ne suis pas l’homme qu’il te faut… »

Longtemps, je me suis tue, mais assez ; c’en est assez. Face à cette société qui me ronge, me torture, m’asservit et me révolte, je ne puis me taire plus longtemps. « Calme-toi, Iman, les choses sont ainsi. Tu ne peux, toute seule, y apporter quelque changement que ce soit… La machine est bien plus implacable que tu ne le penses. »

Qu’importe : en cette nuit où je ne puis fermer les yeux, où je guette le chant des grillons et l’aboiement des chiants errants, seuls compagnons de ma détresse ; en cette nuit, où tous les chats sont gris, de par leur envie de se faire entendre, sans se faire voir, je décide de délier la langue, moi, Aminata Iman Mbaye, Mbaye dogo, fille de griot. Là où mes ancêtres prenaient la parole et faisaient, jadis, vibrer les cœurs de fierté, je choisis ma plume pour immortaliser à jamais, cette douleur qui me ronge.

Que de larmes ont inondé mes joues, jusqu’à irriter ma peau, ce sentiment d’être écorchée vive se propageant jusque dans ma chair, comme pour généraliser cette douleur sans nom, ce sentiment d’impuissance qui m’étreignait le cœur, le torturant. La plaie est ouverte : le poignard y plonge, profondément, déchiquetant la chair à chaque passage, avant de se retirer, pour replonger encore plus profondément, à l’évocation de chaque souvenir. Et puis, comme las de saigner, la plaie commence à sécréter du plasma, liquide reconstructeur, avant qu’une grosse mouche tsé tsé, vectrice des pires microbes, et spectre de ces souvenirs destructeurs, ne viennent y poser ses pattes insalubres. Lentement, elle se dandine sur les lambeaux de ce qui était jadis mon cœur, pour l’infecter de ce mal infâme, sans nom. Alors la plaie, d’abord saignante, puis larmoyante, devient suintante, infectée au plus profond de sa chair. Bêtise humaine, fièvre destructrice !

Naïve, je me croyais en rémission, jusqu’à ce fameux soir de mercredi…

unnamed (2)
@melaniingoddess

« Dring, dring, dring… »

La sonnerie du téléphone, alors que je finissais à peine la prière d’isha[1], m’intriguait de par le pressentiment qu’elle réveillait chez moi. Quoiqu’inattendue, elle n’avait rien de particulièrement bizarre, mais je décidais quand même de prendre cet appel, en voyant « Ibrahima » s’afficher sur l’écran :

« Allô ? »

« Coucou, tu dois te demander pourquoi je t’appelle, vu que cela fait des jours que j’évite de le faire », balbutia-t-il, la voix débordant d’anxiété.

En l’entendant, l’inquiétude commence à me monter à la gorge. Je fais quand même un effort surhumain pour rester calme.

« Je n’avais pas remarqué, j’avoue. Donc comme ça, tu m’évitais ? Pour quelle raison ? Que se passe-t-il ? » Ma voix taquine se voulait rassurante, tout en cachant cette carapace que je me construisais, pour mieux me protéger.

« Iman, cela fait des jours que j’essaie de te parler, mais je n’en avais pas le courage. La dernière fois, lorsque j’ai voulu que nous prenions un verre, c’était pour cela… C’est que, je ne sais pas par où commencer … »

Au fond de moi, mon sixième sens me disait déjà de quoi il devait s’agir… Mais je l’écoutais quand même, comme si une once de mon être voulait que ce ne soit pas cela, pas encore, je ne pouvais le supporter de nouveau.

« Iman, je ne suis pas l’homme qu’il te faut, il ne faut pas que tu tombes amoureuse de moi. Toi et moi ne pouvons pas être ensemble, mes parents n’accepteront jamais. »

A ces mots, mon rythme cardiaque s’accélère, je perds mon souffle, et cette surdité subite, si violente et pourtant si familière, me saisit, comme si je venais de recevoir une gifle retentissante. Pas parce que je l’aimais, ou parce que je m’étais attachée à lui ; je ne connaissais Ibrahima Kane que depuis un mois à peine. Mais plutôt parce que la préservation de ce cœur, déjà en lambeaux, me préoccupait plus que tout…

« Mais de quoi parles-tu ? Quel est le problème ? »

« Je ne sais même pas comment te dire… C’est juste que nous ne pouvons pas être ensemble. Tu n’as même pas idée à quel point c’est dur, j’ai tellement honte, je ne trouve pas les mots. »

« Mais de quoi parles-tu bon sang ? » Bien sûr, je faisais semblant, pour sauver la face. Je savais bien de quoi il s’agissait.

Je l’ai su ce jour où, assise à mon bureau, mon téléphone a sonné, et que j’ai décroché ce numéro inconnu. Plus tôt ce jour-là, venu s’occuper de réparer la connexion internet, il avait trouvé un prétexte pour passer du temps dans mon bureau. Je l’avais bien remarqué avant ; il était gentil, élancé, assez élégant, et prenait toujours la peine de dire un bonjour appuyé d’un sourire charmeur avant de passer son chemin. Ce jour-là, il avait demandé la permission de s’asseoir, et m’avait timidement fait la conversation, avant de m’inviter à prendre un verre, un de ces jours. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais lorsqu’il a demandé mon numéro de téléphone, quoique réticente, je lui ai quand même tendu ma carte de visite. Et plus tard ce jour-là, lorsqu’il a appelé, j’ai senti cette boule au ventre lorsqu’il m’a dit : « tu dois te demander qui t’appelle avec ce numéro. C’est moi, Kane, je suis passée à ton bureau ce matin. »

J’ai senti mes entrailles se nouer, la peur monter en moi, mon esprit s’embrouiller. Non, pas encore. Pas un Hal Pulaar[2], pas encore une fois. Je me suis quand même calmée, en me disant qu’ils n’étaient pas tous pareils. Que les familles n’étaient pas toutes discriminantes, les hommes n’étaient pas tous faibles et lâches, peureux devant l’âpre bataille s’annonçant, préférant plutôt courber l’échine que de se dresser devant une société absurde, et assumer leurs choix. Et puis, il a bien vu mon nom sur cette carte.

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Je me suis ensuite dit que je ne sortirais pas avec lui, que je prendrais juste le temps d’apprendre à le connaître. Je me suis laissée aller à ce jeu de masturbation intellectuelle, et aujourd’hui, je me retrouvais à lui faire dire tout haut, ce qu’il avait honte d’admettre.

« J’ai tellement honte de te dire cela. La dernière fois, lorsque nous discutions, tu m’as dit que… que… tu étais… Guewel[3]. Et mes parents ne l’accepteront jamais, je le sais. Je ne veux pas que ce soit encore plus difficile de se séparer, plus tard, parce que je m’attache déjà à toi. Tu es tellement… parfaite ! Mais, malgré moi, pour ne pas te faire souffrir, je préfère que nous n’allions pas plus loin… »

Un silence assourdissant suivit ces mots que je venais de lui arracher. Satisfaite de l’avoir forcé à parler, je décidai soudain de mettre fin à cette conversation, qui avait déjà duré trop longtemps à mon goût. « Ecoute Ibrahima, je venais juste de terminer la prière d’isha lorsque tu as appelé. J’ai encore mes nafila et mes wird à faire… Au revoir. »

Je ne lui laissai même pas le temps de répondre ; j’avais déjà raccroché. Machinalement, je me levais pour me dresser devant mon Créateur, pour perpétuer une énième fois, le geste du Prophète Yaqub (as) : prier, puis confier ma peine à l’Unique, le Juste, l’Omnipotent, le Seul capable d’y trouver remède… Rakka sur rakka, la boule demeurait aussi étouffante, et machinalement, je continuais à me mouvoir, comme si de rien n’était.

Et ce soir, dans mon lit …

22 : 50

SMS d’Ibrahima :

« Dis quelque chose stp… Je n’arrive pas à fermer l’œil. »

J’ouvre le message, afin qu’il sache que je l’ai bien lu. Puis, je repose le téléphone, calmement, sereinement… A ce moment précis, je lui en veux tellement. Non pas pour ce qu’il m’a dit, ni parce qu’il courbait l’échine devant une société injuste ; mais parce qu’il venait de creuser avec un poignard, cette plaie de nouveau béante. Il me rappelait mon amour perdu, cet homme que j’avais aimé et qui m’avait aimé, et dont les parents nous avaient refusé notre bonheur. Il me rappelait mon bisounours.

—————————————-

unnamed (3)
@koko.sn

« Le bélier du jour, était absolument majestueux

Malick avait tenu à ce qu’il soit magnifique, pour honorer sa femme, qu’il aimait tant

Celle qui, une fois de plus, a connu pendant de longues heures, cette douleur atroce

Pendant que ses reins battaient la cadence de l’accouchement

A l’heure où le muezzin rappelait aux croyants, que la prière était meilleure que le sommeil

Sa fille avait poussé son premier cri, humé l’air terrestre pour la première fois

Et au moment où il divulgua son nom, Iman, pour honorer ce moment

La gorge de la bête fut tranchée, d’un coup sec

Et pendant que la vie la quittait, la fierté brillait, dans les yeux de mon père

Moi, Aminata Iman Mbaye

Fille de Maodo, et de Isseu Gueye Seck

Mbaye dogo, dogo faaly ak maawa joor, coumba samba yay jaloor

Moi, griotte de par mon père et ma mère, et aussi loin que je puisse remonter mon arbre généalogique

Moi, descendante de Tukulër kura jéemé, borom jigéen yi, fidèle compagnon des rois

Moi, descendante de Tafsir manjéemé Mbaye, borom daara gu njëk ca Tivaouane

Je m’engage aujourd’hui, en cette nuit rendue blanche, par cette douleur paralysante

A vous compter mon histoire, ou plutôt mes histoires

En traduisant par l’écrit du second, l’art oratoire du premier »

Mon héritage, même s’il me vaut aujourd’hui le mépris de certains, m’aura permis de cultiver l’amour de la parole, soit-elle orale, ou écrite. Et cela, Ibrahima vous le témoignera demain, lorsqu’il recevra le cinglant message que je lui prépare, en guise de réponse à son futur SMS, qui écartèlera cette plaie infâme, et réveillera la lionne qui sommeille en moi.

[1] Dernière prière de la journée, une heure à peu près après le crépuscule

[2] Peulh

[3] Griot

43 commentaires sur “Partie I: « Je ne suis pas l’homme qu’il te faut… »

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  1. Aminata Iman je suis de tt coeur avec toi ce combat devra etre celle des femmes croyantes car qui croit en Dieu sait que nous sommes tous les memes. Seul les animistes continueront à valoriser les castes car ils n’ont pas l’Iman comme toi et moi. Que Dieu renforce notre Iman Ihsane et Islam Amiine

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  2. J’avoue que vous avez une belle plume, vous captez facilement l’attention de la personne qui vous lit, hâte de voir la suite. Bonne contiuation

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  3. In dirait que tu comptes mon histoire . A un moment j’ai eu peur je le suis dit c’est mon histoire et à la vue des prénoms j’ai poussé un ouf de soulagement. C’est tellement dure et je te comprend tellement je l’ai vécu trois 3. C’est la première qui m’a vraiment affecté . Il m’en a fallu du temps avant de me relever. Le pire c’est quand la personne te contacte à nouveau parce que quoi qu’on en dise c’est un amour qui demeure inachevé. 6 ans après j’y repense. Et le pure c’est qu’avant de se mettre en couple on demande toujours le nom de famille et rien qu’à sa consonance on abandonne. On a certes peur de se voir rabaisser à nouveau mais aussi très fière de nos origines et notre caste. Que la génération future soit épargnée de ce fléau qui malheureusement est l’un des principaux de la société sénégalaise.

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    1. In dirait que tu comptes mon histoire . A un moment j’ai eu peur je le suis dit c’est mon histoire et à la vue des prénoms j’ai poussé un ouf de soulagement. C’est tellement dure et je te comprend tellement je l’ai vécu trois 3. C’est la première qui m’a vraiment affecté . Il m’en a fallu du temps avant de me relever. Le pire c’est quand la personne te contacte à nouveau parce que quoi qu’on en dise c’est un amour qui demeure inachevé. 6 ans après j’y repense. Et le pure c’est qu’avant de se mettre en couple on demande toujours le nom de famille et rien qu’à sa consonance on abandonne. On a certes peur de se voir rabaisser à nouveau mais aussi très fière de nos origines et notre caste. Que la génération future soit épargnée de ce fléau qui malheureusement est l’un des principaux de la société sénégalaise.

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      1. Incroyable! En même temps je suis ravie que tu t’y retrouves, en même temps j’en suis peinée… menons ne le combat, comme tu dis, pour les générations futures.

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  4. Ces histoires de caste m’ont en quelque partie pourri la vie .j ai aimé et aime toujours un caste.nous nous sommes battus mais malheureusement nous n’avons pas vaincu c’est le phénomène qui m’écoeure plus au Sénégal

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  5. Très belle plume Iman et une réalité qui continue de gâcher des vies qui pouvaient être heureuse. J’ai le coeur en miette quand je vois des personnes obligées de se séparer parce que les parents ne sont pas d’accord

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  6. Très belle plume qui reflète la triste réalité sénégalaise, et pourtant on se dit musulmans pratiquants, mais c’ést une société «nafekh», la femme ou l’homme peut etre casté mais si un blanc où un homme friqué se présente ils acceptent, nous sommes nés libre et égaux devant Dieu…bon vente ma belle et que Dieu te bénisse

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  7. Bravo très belle plume très captivant et surtout poignant qu’au 21ème siècle notre société arbitre ces scènes encore. En fin de compte la Religion qui est une priorité ne trouve plus sa place! Hâte de vous relire👏👏👏

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  8. C’est tout simplement le reflet d’une société hypocrite et mesquine qui se réfugie derrière ces préjugés dignes de la préhistoire. Cependant quand les intérêts en jeu sont énormes ils en font fi tout bonnement c’est aberrant! Allah (SWT) nous a créé tous égaux et le coran est le seul guide du vrai « musulman ». Mashallah Gnagna hâte de lire la suite et bonne continuation.

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  9. J’adore ta plume Gnagna ou Iman. Je ne sais pas qui a ecrit ce recit maos c’est digne d’une Mariama Ba ou d’une Sokhna Benga. Pround lady. À quand la suite.

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  10. Captivant!
    Réalité sénégalaise. Nous pensons être à l’abri jusqu’ au jour ou ca nous arrive. Nous vivons dans une société d’hypocrites et de non croyants. Sad.
    Inshallah the right one will come to you at the right time! Focus on yourself!

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  11. Histoire captivante et les mots tellement adequats. Machalla hate de lire la suite. Notre triste réalité sénégalaise ou nous  » musulmans » acceptons l’ adultère, la fornication et tant d’autres mais osons interdir un amour pour une histoire de nom de famille.

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  12. Vos écrits sont juste sublimes.
    Mes vives encouragements pour la suite. On a hâte de lire votre prochain roman j’espère bien.
    Bonne continuation

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