Partie II: La tempête … après le calme

Iman

Le réveil, les jours où l’on a peu dormi, le sommeil nous ayant fui : il est brutal, soudain, et souvent accompagné de cette envie de se terrer sous la couette… Quand on a grandi chez les Mbaye, les réflexes sont tout autres ; je me rappelle du coup, à l’entente du second appel du muezzin, ces propos que me tenait systématiquement mon frère : « embrace the suck, petite Iman ! »[1]

Et puis, soudain, me revient cette histoire qu’il se plaisait à me rabâcher, toujours, avant même de me donner l’occasion de lui expliquer ce qui me chagrinait, lorsqu’étudiante, épuisée par une énième épreuve, je l’appelais, sanglotant, en quête d’une oreille attentive :

« Je ne veux même pas savoir ce qui s’est passé. Je sais déjà ce que tu as besoin d’entendre. Iman, Iman, ma petite Iman. Rappelle-toi toujours l’histoire du homard : lorsqu’il croit, sa carapace devient à un moment donné trop petite pour lui. Il cherche alors un rocher imposant, se niche sous celui-ci, et brise sa carapace, avant de prendre le temps d’en sécréter une nouvelle, de plus grande taille. Et lorsque cette dernière deviendra trop petite, il se soumettra encore une fois à ce processus, long, douloureux, périlleux.

Les épreuves sont un moyen pour toi de te remettre en question, de te débarrasser des éléments limitants étouffant ton potentiel, et de te construire une nouvelle carapace, plus grande, plus solide, et mieux adaptée à ton évolution. Allez, file petite chipie. »

Et il raccrochait.

Ce matin, dans mon lit, les membres engourdis par le sommeil, je me faisais un film dans ma tête, ayant plus que jamais besoin de ces encouragements. Puis, je me soumettais à mon rituel du matin : prière, lecture, zikr. Nourrir mon âme, d’abord, toujours. Et puis, la robe bleue qui me faisait de l’œil, un maquillage appliqué, des accessoires assortis, sont choisis minutieusement, pour constituer mon armure du jour. La dernière chose dont j’ai envie, est de laisser transparaître, de quelque façon que ce soit, cette douleur qui me ronge. La plaie a beau être purulente, elle demeurera cachée aux yeux de tous.

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10h12

Mon remède maison fait déjà effet : requinquée, je suis extrêmement productive ce matin, ma tasse de café fumante embaumant mon bureau d’un arôme délicieux. Mon élan est perturbé par une notification de mon téléphone ; c’était encore lui :

Ibrahima : « Dis-moi quelque chose, je t’en prie. Ton silence me torture. »

Je jette un œil sur le contenu du message puis, sans même l’ouvrir, je redépose l’appareil sur la table. Il est encore trop tôt pour ces sottises ; je n’en suis qu’à ma première tasse de café. Et puis, je n’ai pas envie de penser à ces choses, pas maintenant…

11h06

Ibrahima : « Je suppose que ton silence veut dire que tu veux qu’il n’y ait plus rien entre nous deux ??? »

Encore ? Ne comprend-il donc pas que la dernière chose que j’ai envie de faire en ce moment, est de lui répondre ? Une seconde fois, je ne prends pas la peine d’ouvrir son message.

11h15

Dring, dring, dring.

La sonnerie du téléphone me fait sursauter ; je n’attendais aucun appel à cette heure… Je me tourne vers l’écran, et suis étonnée de voir de nouveau son nom s’afficher sur l’écran. Après deux secondes de réflexion, la curiosité me pousse à décrocher :

« Allô ? », dit-il, presque surpris que j’aie décroché.

« Oui Ibrahima », répondis-je, sur un ton jovial et charmeur, comme pour faire durer son étourdissement plus longtemps.

« As-tu lu mes messages ? Peux-tu prendre le temps de répondre ? »

« J’ai vu des messages passer, mais je ne les ai pas lus. Je répondrai quand j’aurai un moment. » Je ne le laisse même pas répondre, j’ai déjà raccroché.

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Donc comme ça, il veut une réponse… Pour tout vous dire, je comptais lui « faciliter la tâche », en ne disant rien, en gardant pour moi ce que je pensais de cette démarche qu’il avait choisie, pour une fois. Je savais qu’il souffrait, qu’il avait honte, et je ne voulais pas lui faire vivre ce que moi, j’avais vécu toute cette soirée, toute cette nuit. Je ne voulais pas lui renvoyer ce poignard assassin aux dents de scie. Ce serait plus facile pour lui de s’accoutumer à mon silence téléphonique… Et puis, de toutes les façons, il n’y avait rien à rompre, vu que nous apprenions juste à nous connaître.

12h28

Il a réussi à s’immiscer dans mon esprit, et je ne tiens plus en place. Je prends mon téléphone, et commence à écrire un premier message :

« Après t’avoir eu au téléphone, je me demande comment tu oses me poser une telle question. Tu me dis que ta famille me considérera toujours comme inférieure, indigne, et tu t’attends à ce que je te dise quoi au juste ? Tu n’as pas le courage de te lever et de rectifier l’injustice ; je n’ai donc, en retour, rien à te dire. »

« Aminata Iman calme toi. » Mon âme me parlait : je me rendis vite compte que je ne pouvais envoyer ceci. Cette réponse qu’Ibrahima voulait se devait d’être précise et complète ; elle devait exprimer ma pensée, et souligner son manque de courage à lui… Qu’importe si je finis par lui envoyer un message kilométrique.

Je me prépare un autre café, et m’y remets. Ce texto prend les allures de missive tirée d’ « Une si longue lettre » :

« Maman m’a initié, plus jeune, à l’écriture de lettres : pour immortaliser mes sentiments et graver sur le papier, des messages que le destinataire pourrait sentir avec ses mains, puis avec son cœur. A défaut de pouvoir t’écrire une lettre sur papier, ton impatience n’aidant pas, je t’adresse ce message.

Ibrahima, Ibrahim, Ibrahima ! Kane Diallo Tukulër, buuru Fuuta, buuru Ganaar.

Pour être tout à fait honnête, entre toi et moi, il n’y a pas eu autre chose que le fait de faire connaissance. Ceci est déjà un acquis, et nous ne pouvons revenir en arrière. Soit.

Toutefois, il est de mon avis qu’après ce que tu m’as dit au téléphone hier, tu ne devrais point t’attendre à un grand sourire de ma part. Fidèle à mon héritage, et aux valeurs que mon éducation a instillées en moi, Aminata Iman, je me garderai de te crier dessus, de te faire une scène, si c’est ce que tu crains. Je suis loin de cet état d’esprit.

Je suis fière de qui je suis, de la famille dans laquelle je suis née, de l’éducation que l’on m’a inculquée, et de la femme qu’Allah swt m’a permis de devenir aujourd’hui. Alhamdulillah.

En aucun cas, je ne laisserais des considérations aussi indignes, aussi basses, aussi arriérées et contraires aux principes fondamentaux de l’Islam ; cette arrogance mal placée, ce feu destructeur attisé par le « qu’en dira-t-on », préoccupation suprême de nostalgiques d’une « noblesse » qui peine à se traduire dans leur caractère et leur comportement ; cette stigmatisation infâme et sans nom, cette injustice généralisée et cette discrimination hypocrite ; en aucun cas, je le répète, ne laisserai-je des préjugés tels que ceux que tu m’as exposés hier, m’atteindre dans mon amour propre.

Je le refuse catégoriquement. Du ma nangu bén doomu adama dima xeeb ci lima doon. Mukk ci aduna.[2]

Tu as eu raison d’avoir honte hier. Ce que tu m’as dit, est une honte… sans nulle pareille.

Nonobstant, je ne compatis point à ton acceptation de cette discrimination contraire aux principes même de notre religion. Devant Allah swt, nous sommes tous égaux, hommes et femmes, noirs, blancs et jaunes, wolof et bantu. Les meilleurs d’entre nous sont ceux qui se distinguent de par leur foi, et leur humilité ; ceux qui sont les meilleurs avec leurs femmes, ceux qui sont une incarnation de la miséricorde pour leur communauté. Ce message, notre bien aimé, que la paix soit sur lui, le meilleur de tous, a tenu à le marteler lors de son dernier sermon à la communauté. Allah m’en est témoin, et il jugera, équitablement.

Je ne t’en veux pas ; je te plains, je suis extrêmement triste pour toi. J’aurais souhaité pour toi, et je te souhaite, ô toi homonyme du Prophète magnanime qui eut le courage de remettre en question les croyances de son père et de sa communauté ; celui qui, devant les flammes du brasier, déclina l’intervention des anges, ayant une foi aveugle en son Créateur ; je te souhaite, Ibrahima, Kane Diallo Tukulër, de faire partie de ceux qui ont le courage de se dresser devant l’injustice, et lorsqu’ils en ont l’opportunité et l’occasion, et de la rectifier et avec leur langue, et avec leur main, plutôt que de se limiter à s’en morfondre dans leur cœur.

Tu m’as parlé hier, et je t’ai écouté. Mais à celui qui me croit inférieure à cause de mon nom, de ma famille, de ma lignée, je ne dois pas plus d’égards que le souhait formulé plus haut.

Iman »

Ce n’est qu’après l’avoir envoyé que je me suis rendue compte à quel point ce message était … long. Brutal. Dur. Qu’importe ; il avait besoin d’être écrit, il avait besoin de traduire ces sentiments, cette vision, ce point de vue qui était mien.

13h15

Ibrahima : « Je respecte ta décision. Je souhaiterais juste apporter une précision : je n’ai jamais accepté ces considérations. Toutefois, je ne voudrais pas épouser une femme, pour qu’elle se retrouve ensuite traitée de manière désobligeante par ma famille. Dund bobu, buma ko naré tek doomu jambur[3], je préfère encore rester célibataire à vie… Tu es libre, par contre, de penser ce que tu veux de moi. »

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Ibrahima

Jamais je ne me suis senti aussi mal… Mes amis avaient peut-être raison, en me conseillant de disparaître tout simplement, plutôt que de faire face à Iman, et lui dire l’indicible. Mais comment pouvais-je lui faire cela ? Elle, si belle, si douce, si généreuse, si pieuse ! Je m’en veux tellement, tellement, de la mettre dans cette situation, alors qu’elle, avec moi, n’a été que douceur et miséricorde, éclats de rire et bonne humeur.

Elle qui me pousse à être chaque jour un meilleur homme que la veille ;

Elle, oreille toujours attentive, prodiguant des conseils plus sages que ses quelques printemps ;

Elle qui, sans le savoir, m’a réconciliée avec ma religion, me menant, d’une main invisible, pour la première fois, dans cette mosquée de mon quartier ;

Elle grâce à qui, je me suis rendu compte qu’être moderne ne rimait pas avec perte de valeurs…

En ce moment, connaissant sa force de caractère, je présume qu’elle doit se dire que je suis lâche… et je le reconnais. J’ai dirigé envers elle, des mots inacceptables, irrespectueux, dégradants, indignes d’un musulman. Ce dernier message que je lui ai envoyé est en quelque sorte, le paroxysme de ma lâcheté, je le conçois : devant les immondices que je lui ai débité au téléphone, il fallait que j’essaie de sauver la face, de lui montrer qu’en fin de compte, c’est elle que je préservais… Manipuler la réalité, trouver des excuses, pour ne pas dévoiler au grand jour le marasme courageux dont je souffre.

Comment lui expliquer que j’ai déjà vécu le refus de mes parents, devant une union que je souhaitais contracter ? Comment lui narrer la honte dont j’ai été couvert devant ma famille entière, la gifle retentissante que mon père n’a pas hésité à m’asséner devant tous, et la dépression qui s’en suivit ? Elle ne comprendrait pas, c’est sûr.

Iman, ma belle Aminata Iman, pardonne-moi. Tu mérites un homme plus courageux que moi.

Iman

21h43

Lasse, prières terminées, je me jette dans mon lit, n’ayant ni l’énergie, ni l’appétit nécessaire pour manger… Je réfléchis sur les évènements de la journée, et j’ai mal au cœur en me rappelant tout ce qui s’est passé il y a quelques mois. En l’espace de quelques minutes, ma vie a basculé, mes projets ont été anéantis. Je me rappelle la lettre, cette fameuse lettre que Babacar m’avait adressée quelques semaines après m’avoir brisé le cœur, pour faire son mea culpa.

Machinalement, je me lève pour la chercher. J’aurais peut-être dû la brûler, cette lettre de Babacar Diouf, héritier de Buur Sine[4], Juufa ñoxobaay samba ; ou peut-être la mettre hors de portée, dans un endroit sûr. Je la trouve enfin, dans la boîte à chaussures où je conserve mes missives. Avant de la relire, je tiens à me rappeler ce moment absolument magique où mon cœur fut conquis, ce moment immortalisé dans un message :

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« Iman Babacar Mbaye Diouf,

Veux-tu me faire l’honneur de devenir ma tendre épouse, ma compagne dans cette vie et dans l’au-delà, et la future maman de mes enfants ?

Veux-tu me faire l’honneur de devenir ma moitié, ma meilleure amie ?

Veux-tu me faire l’honneur, en te joignant à moi, de me grandir spirituellement et humainement ? »

Un flux incontrôlable de larmes me saisit, et je commence à sangloter. Non, me dis-je, ce n’est pas possible. Nous nous aimions tant. Nous nous entendions si bien. Nous riions tellement ensemble. Pas une dispute, pas une prise de tête…

« Respire Iman, respire, même si c’est en pleurant. » La petite voix dans ma tête était revenue. « Tu as besoin de faire ton deuil de cette vie qui ne fut, hélas, jamais. Calme-toi, pleure, lis cette lettre pour la dernière fois, et libère-toi du joug de ces souvenirs, afin qu’enfin, tu puisses laisser cette plaie guérir. »

Difficilement, je bois une gorgée d’eau, respire un grand coup, puis ouvre la lettre… pour une dernière fois, avant de la soumettre au supplice des flammes, avant d’enduire la plaie de ces cendres, et de guetter l’apparition de cicatrices, sûrement indélébiles.  Je respire.

[1] Expression populaire dans l’armée américaine

[2] Je n’accepterai jamais, de ma vie, qu’un être humain me donne l’impression d’être inférieure.

[3] Si je dois faire vivre une telle situation à quelqu’un

[4] Roi du Sine

14 commentaires sur “Partie II: La tempête … après le calme

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  1. Quelle belle plume !!a travers ces écrits je vois mon histoire refaire surface moi LA peule qui a défié ma famille Pour épouser un griot avec tt ce que cela comporte comme conséquence ….Bonne continuation gagna Bisous

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  2. grippée, par ce dur froid canadien, j’ai passée beaucoup de temps sur ton blog à lire encore et encore tes textes. Ta plume n’est pas que belle, elle est vraie, pleine d’émotions, riche et réelle. tu animes et ravives cette passion que j’ai pour la lecture et l’écriture.

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  3. Hé Allah!
    Lorsque l’on brise un coeur qu’importe la raison invoquée il restera qu’on a juste trahi l’amour on a abandonné l’être aimé.
    Merci tourando de dire tout haut ce que les coeurs murmurent tout bas.

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