Partie III: « J’avais voulu que tu sois mienne »

Iman

La gorge déjà sèche, je déplie machinalement cette lettre… Cette lettre qu’il m’a laissée, la dernière fois que je l’ai vu, sur le pas de ma porte. Ce jour-là, mon prince Sérère, jadis fier et à l’allure magnanime, regardait ses pieds, incapable de croiser ce regard qu’il aimait tant fixer avec des yeux remplis d’amour. Il était toujours aussi grand, mais son teint qui avait habitué mon œil amoureux à une noirceur de jais éclatant était devenu terne. Il semblait dépérir, perdant même de son petit embonpoint sur lequel je raffolais me blottir tendrement. Lorsqu’il me tendit la lettre, je saisis délicatement son menton pour relever son visage vers moi. Il résista dans un premier temps, puis se laissa faire, las de résister et de se retenir. Lorsque je vis ces larmes perler dans ses yeux, expulsés par une douleur sans nom, je le saisis, puis le pris dans mes bras pour le bercer, comme un enfant confronté pour la première fois aux âpres réalités de la vie. Et là, il se laissa aller, secoué par de violents sanglots, sincères témoins de ses tourments. Pendant de longues minutes, je ne dis pas mot ; tantôt essuyant ses larmes, tantôt le serrant plus fort pour contrecarrer ses sursauts, tantôt inondant sa tête de ses propres larmes. Doucement, je lui chuchotai dans l’oreille : « je t’aime, mon cœur, entends-tu ? Tu seras toujours mon Boubichou. And I will never stop loving you. M’entends-tu ? »

Puis soudain, il bondit, se leva, et sans me regarder, s’en alla. Là, sur le pas de la porte, il me dit une énième fois, toujours sans se retourner, comme pour se battre contre cette envie de rester, de me prendre dans ses bras : « pardonne-moi, mon amour. Tu ne mérites pas cela. Pardonne-moi. »

Perdue, dépitée, je m’affalai sur le canapé. Je savais le pourquoi de cette lettre ; j’avais, lorsque j’ai rencontré Babacar, initié ce dernier à cette manie que j’avais, et elle était rapidement devenue notre moyen de communication préféré. Leur rédaction est en elle-même, une sorte de thérapie sans nulle pareille. Je l’avais appris au fil du temps. Cette lettre, je n’étais pas impatiente de la lire… Mais il le fallait quand même. Pour se faire une raison. Pour entrer dans la tête de Babacar, qui depuis cette nuit où il m’a avoué le rejet par ses parents de notre union, s’était muré dans un mutisme qui avait eu raison de notre couple, même si l’amour semblait s’être renforcé avec l’arrivée de cette épreuve aux allures insurmontables.

Je souffle un bon coup pour refouler ces larmes sournoises, et retrouver la vue. Lentement, je déplie la lettre.

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La lettre de Babacar

« Mon cœur, ya Habibti Noori, my dearest.

Iman, Iman, Iman ! Trois fois je t’interpelle, comme dans cette première lettre que tu m’as écrite. Je sais que mon silence te fend le cœur ; toi, si généreuse et si démonstrative lorsqu’il s’agit de communiquer. Le pourquoi de ce silence, tu le sais : c’est ce mal sournois qui me ronge, cette impuissance qui m’ôte le sommeil, cette culpabilité qui me hante l’esprit.

Par avance, mon amour, je te demande de me pardonner.

Pardonne-moi parce que par ma faute, tu subis humiliation et stigmatisation. Ce n’était point mon objectif, Allah swt m’en est témoin. Dans cette lettre, je souhaite te prendre la main, comme tu as si souvent pris la mienne, pour faire un petit saut dans le passé. Pour mieux t’expliquer. Pour te révéler mes démons, enfouis au plus profond de moi. Veux-tu bien, mon cœur ?

Te rappelles-tu ce jour où pour la première fois, j’ai posé les yeux sur toi ? J’étais venu te chercher à l’aéroport, mon cœur battant la chamade ; quelque chose en moi me disait que j’étais sur le point de vivre le moment le plus important de ma vie. Ce que tu ne sais pas est que je me suis mis à l’abri des regards lorsque je t’ai aperçue sortir du hall d’arrivée, pour mieux t’admirer. Que tu étais belle en cette soirée de vendredi, majestueusement vêtue du manteau de la pudeur dans ton abaya, ton foulard se débattant contre le vent. Je ressentais dans ma chair la douceur de ta voix qui, depuis des semaines, ne cessait de raisonner dans mon esprit. Ce sourire lorsque ton regard avait croisé le mien, était le symbole de la tendresse qui prenait le dessus sur mon cœur.

Tes bagages dans le coffre, tu es montée élégamment dans la voiture, affairée à appeler ta maman au téléphone pour lui dire que tu étais bien arrivée. Te rappelles-tu, mon amour ?

A la borne de péage du parking, tu avais éclaté de rire, lorsque j’ai avoué avoir oublié d’effectuer le paiement. Te rappelles-tu, mon amour ? Tu t’es tournée vers moi, et d’une voix taquine, tu m’as lancé : « je dois être superbe alors, pour te déstabiliser à ce point, ya Seydi Jamiil! », avant de faire retentir ton rire si contagieux dans le véhicule. A cet instant précis, sous ma noirceur voisine du charbon, j’ai rougi de pudeur, sentant mon cœur s’emballer. Mon pressentiment ne m’avait pas trompé… et c’est à ce moment précis que je suis tombé amoureux de ton âme.

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Te rappelles-tu, mon amour ? Te rappelles-tu comment j’ai ensuite insisté pour aller voir tes parents, et initier cette conversation d’homme à homme avec ton père ? Je voulais coûte que coûte que tu sois mienne, toi, si douce, toi si pieuse, toi si aimante.  Il fallait que je les connaisse, le Sieur Pape Malick Mbaye, et la Dame Isseu Gueye Seck, qui avaient élevé une jeune femme qui correspondait si parfaitement à mon idéal féminin. Cette jeune femme qui m’appelait toujours le vendredi après-midi pour me rappeler de finir assez tôt pour aller à la Hadaratul Jummah, et d’y prier pour nous ; cette jeune femme qui me taquinait en me disant que j’étais, naturellement, le fils spirituel de son père à elle (Babacar ibn Malick). Cette jeune femme qui discutait du soufisme avec une passion telle, citant tantôt, Rabia Al-Adawiyya, tantôt le Cheikh Oumar al-Foutiyou Tall.

Je n’ai pas hésité une seule fois lorsque je l’ai aperçu sur la terrasse de la maison familiale, à me présenter directement Tonton Maodo, ton papa ; tu t’es d’ailleurs longtemps moqué de ma spontanéité. Elle était pourtant tout à fait naturelle, dans la mesure où je me suis facilement, et rapidement, senti membre à part entière de ta famille.

Mon amour, je te serai à jamais reconnaissant de ce tour que tu m’as fait faire de Tivaouane la sainte, me guidant de mausolée à mausolée. « Il est inconcevable que tu sois l’homonyme du Saint au bonnet carré, et que tu n’aies jamais mis les pieds à Tivaouane ! », me disais-tu.  Et ce jour-là, entouré de toute cette ferveur, j’ai formulé le vœu de passer le reste de ma vie à tes côtés ; main dans la main, de cheminer avec toi, vers notre Créateur, comme je te l’avais auparavant demandé solennellement. C’est ce vœu que j’ai partagé avec ton père, lors de cette conversation dont le contenu j’ai gardé secret jusqu’à aujourd’hui. A mon vœu ainsi formulé, il a répondu par une bénédiction sans réserve, appréciant ma franchise et mon sens de la responsabilité qu’il qualifia de « rare chez les jeunes d’aujourd’hui. »

Sais-tu mon cœur que je t’aime aujourd’hui encore plus qu’hier ? Mon air tourmenté et silencieux, quelques temps plus tard, tu l’as tout de suite remarqué ; toutefois, au lieu de me harceler de questions, tu as été plus bienveillante que jamais, essayant de me changer les idées, de me remonter le moral. Je comprends toutefois ta réaction devant mon changement de comportement devenant plus radical de jour en jour. J’avais commencé à me murer dans un mutisme insupportable.

Comment ne pas sombrer lorsque la femme qui m’a tout donné, qui a toujours été là pour moi, que je rêvais de voir devenir ta meilleure amie et ta complice comme c’était le cas pour moi ; la femme avec qui je te voyais développer une relation qui attiserait ma jalousie ; comment réagir lorsque ma propre mère me dit, la première fois qu’elle a entendu le nom de la jeune femme dont je souhaitais faire ma tendre épouse : « lan ? Mbaye ? Mbaye, guéwel ? Babacar, khana da nga may fonto ? Bu yabo nga faté ko, du sa nawlé, té do ko mëssë tak. »[1]

Mon sang n’a fait qu’un tour. Je voyais ma mère se métamorphoser sous mes yeux, ne me laissant même pas placer un mot, ne voulant rien savoir de toi, toi si parfaite. Tu imagines ma stupéfaction, lorsque quelques jours plus tard, en quête de soutien, je fus voir mon père, qui me coupa net à ma première phrase, pour me signifier qu’il était du même avis qu’elle. Mon monde s’écroulait autour de moi, et je ne savais plus sur quel pied danse. Je ne savais surtout pas comment te regarder dans les yeux, et te dire cela.

Toi qui, lorsque tu m’as connu, as été si transparente, à la limite brutale, en me disant clairement, je me rappelle encore : « Babacar, je suis désolée de te brusquer, mais avant même qu’il n’y ait quoi que ce soit entre nous, je préfère jouer cartes sur table. Je suis issue d’une lignée guéwel, et si cela pourrait être un problème par rapport à ta famille, je préfère que nous ne laissions pas de sentiment romantique se développer entre nous. Excuse-moi encore mais je préfère être franche, pour nous éviter de souffrir par la suite. »

Tu m’avais bien prévenu ! Même si je soupçonnais ce penchant chez mes parents, surtout chez ma mère, jamais je n’aurais pensé qu’ils aient une position si tranchée, si radicale. Je t’avais rassurée en te disant que ce ne serait pas un problème et que même si la question se posait, je me chargerais de la régler.

J’ai essayé, je te jure, mon amour, que j’ai essayé. J’ai expliqué, raisonné, supplié. En guise de réponse, ma tante maternelle Néné, appelée par ma mère à la rescousse, a pris le soin de me rappeler le sort qui a été réservé à mon cousin Omar, pour avoir osé épouser une tëg, une bijoutière : coupé de toute la famille, il vit désormais en paria, en marge de la société, pour avoir osé… Je ne veux pas ce sort pour nous, et pour nos enfants… Pardonne-moi de ne pas pouvoir me dresser contre la volonté de mes parents.

Pardonne mon manque d’explications lorsque je t’ai exposé la situation. La culpabilité me rongeait le cœur, et je ne pouvais supporter de te voir sangloter, de voir les larmes inonder ces joues rebondies que je me plaignais tant à embrasser ou à pinceauter, et que je savais ne pouvoir jamais sentir contre ma poitrine. J’avais voulu que tu sois mienne, ma famille m’a refusé ce bonheur, et je n’ai pas pu tenir la promesse que je t’avais faite.

Pardonne-moi. »

Iman

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Machinalement, à la fin de la lecture, le visage baigné de larmes, je me levai, en direction de la salle d’eau. Là, lentement, minutieusement, je fis mes ablutions. Avec l’eau qui enveloppait mes membres, j’avais l’impression de laver toute cette douleur ; de passer ma plaie sous l’eau froide, et avec elle, d’en retirer le pus et les débris. Je me parai ensuite d’une robe longue, ample, d’un blanc immaculé. Mon chapelet enduit de mon musc préféré, j’entrepris de confier ma peine et de demander la force de surmonter cette épreuve, au Seul en mesure de me secourir, aujourd’hui et pour toujours. Et au moment où mon front toucha le sol… je sentis le poids de la douleur glisser de mes épaules, et mon cœur s’alléger. Puis doucement, je me mis à réciter mélodieusement, cette prière qui me calmait toujours, la « Ya man azharal jameel » :

« O toi qui as fait apparaître le beau et caché le laid, qui ne nous prends pas par nos fautes, qui n’enlèves pas le voile couvrant nos insuffisances!

Toi dont le pardon est si grand, l’indulgence si belle, l’amnistie si globale,

Toi dont les mains sont tendues par miséricorde, qui entends toute confidence, qui es le secours de toutes les plaintes,

Toi au pardon si noble et qui accordes les faveurs sublimes avant qu’elles ne soient méritées!

Mon Seigneur, mon Maître, mon Souverain, mon ultime aspiration, je Te supplie de ne point défigurer mon corps par les épreuves d’ici-bas ou par le châtiment du feu! »

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Moi, Iman, j’avais réussi à m’en remettre, à retrouver la quiétude du cœur. Mais assise sur mon tapis, je me suis rappelé cette douloureuse conversation que j’ai dû avoir il y a quelques mois, avec mes parents, surpris de ne plus avoir de nouvelles de Babacar. Je me demande si eux se sont remis de cette peine qui les a envahis, lorsqu’ils ont appris.

[1] Quoi ? Une griotte ? Tu as intérêt à l’oublier, elle n’est pas la femme qu’il te faut, et tu ne l’épouseras jamais.

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