Partie IV: « Je refuse d’être lâche »

Iman

« La beauté de l’épreuve se trouve, pour le croyant, dans les lunettes à travers lesquelles il choisit de voir la situation. Le choix n’est toutefois pas mécanique. Il demande souvent un énorme travail sur soi, une culture de l’esprit de dépassement, une confiance aveugle vouée au Créateur et à son décret. Cela ne veut pas, par contre, dire que je suis inactive, ou que je choisis la fatalité plutôt que l’action. »

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En prenant une dernière fois la lettre, avant de la rapprocher de ce feu qui allait la consumer pour lui faire rejoindre le néant, je me rappelais ces mots que j’avais chuchoté à ma mère, entre deux sanglots, ce soir-là. Ce soir, autour du traditionnel Cere de la Tamxarit, nous nous retrouvions, riant, profitant de ce moment de retrouvailles familiales.

Comme toujours, la discussion était animée : papa et maman, comme à l’accoutumée, se crêpaient le chignon, se tournant périodiquement vers moi pour un mot en la faveur de l’un ou de l’autre, moi qui avais l’habitude de ne prendre la défense de personne, prétextant que les liens qui les unissent sont antérieurs à ma naissance.

Soudain, je me perdis dans une rêverie, me rappelant ce jour où Babacar était en ces lieux, en ce salon… Je me rappelais les éclats de rire, les regards complices, le repas partagé avec ma famille, et les tasses de thé fumantes. Je me rappelais ces yeux remplis d’amour et de tendresse, protecteurs et malicieux à la fois. Soudain, la voix de papa me tira de cette rêverie :

« Iman Mbaye, je te parle ! »

« Excuse-moi papa, je n’ai pas entendu… »

« Je te demandais pourquoi ce garçon avec qui j’avais discuté n’est pas revenu, et ne m’a pas appelé non plus. Nous avions commencé une discussion importante qu’il nous fallait terminer. »

« De qui parles-tu ? Quel garçon ? » Je ne sais pas pourquoi j’ai balbutié ces mots. Ma voix était pleine de peur, je paniquais à vue d’œil, redoutant le reste de la conversation.

« Iman, arrête de faire la folle. Combien de jeunes hommes m’as-tu présenté ? »

« Ah, lui. Tu veux parler de Babacar. Ah papa, c’est compliqué »

« Comment ça ? Qu’y a-t-il de compliqué, que se passe-t-il ? »

J’échangeai un regard triste, complice avec maman, elle qui savait déjà… La douleur me nouait la gorge, et je ne savais pas pourquoi, mais j’avais honte. Incapable de regarder mon père dans les yeux, je baissai le regard.

« Quand il est rentré, après t’avoir parlé, il en a discuté avec ses parents… et ils n’étaient pas d’accord »

« Pas d’accord ? Comment ça pas d’accord ? Pour quelle raison ? »

Je continuai à baisser la tête.

« Iman, regarde-moi, et parle-moi », me dit-il fermement. Je m’exécutai, les yeux embués de larmes.

« Ils ont… des préjugés. Des trucs de sénégalais. »

Depuis longtemps, papa avait compris. Mais secrètement, au fond de lui, il se disait que cela ne pouvait pas encore arriver, une fois de plus. Pas à une de ses filles, pas à la plus brillante, la plus courageuse, la plus ambitieuse ; pas à sa fille dont il était le plus fier. Il inspira profondément, regarda ses mains, puis se redressa pour me regarder droit dans les yeux.
« Iman, tu veux dire que ses parents n’ont pas voulu de ce mariage parce que tu viens d’une famille Guéwél[1] ? »

Entendre ces mots sortir de la bouche de mon père déclencha un torrent incontrôlable de larmes. Jamais nous n’avions parlé de ce sujet, tout comme jamais je ne lui avais présenté un jeune homme pour qui j’avais des sentiments. Je fus remplie d’une honte indescriptible, parce que pour la première fois de ma vie … je savais que j’avais empli le cœur de mon père de douleur. Pas de fierté, ni d’une inquiétude encore tolérable, ou encore d’une joie désirable… mais d’une douleur qui rendait ses yeux rouges.

« Iman. Aminata Iman Mbaye. Essuie tes larmes, redresse-toi, et regarde-moi. »

J’avais honte aussi de pleurer ainsi devant mon père. Mais la douleur était trop grande. Mon cœur, meurtri, n’avait pas eu écho des sentiments que cette situation infligeait à mes parents.

Lorsque je croisai les yeux de mon père, j’y vis une colère sourde, une douleur vive, une impuissance paralysante. Lui qui m’avait choisi la meilleure des mères. Lui qui m’avait donné son nom, un samedi matin, avant de fêter ma naissance en grande pompe. Lui qui m’avait élevée dans la dignité et maintenue sur la voie droite, pour me voir grandir et devenir une magnifique jeune femme. Lui, qui ne supportait pas de voir couler mes larmes. Douleur assourdissante, poignante, déconcertante.

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Sa voix, dans le discours qui suivit, fut ferme mais réconfortante, meurtrie mais fière :

« Iman. Je veux que tu m’écoutes très attentivement. J’espère que les larmes que tu verses aujourd’hui, sont des larmes de frustration. Ma fille, Iman Mbaye, ne se laisserait jamais faire ; elle n’accepterait jamais de rester muette devant une injustice, et se battrait jusqu’au bout pour préserver son honneur et sa dignité. J’en déduis donc que si tu me tiens ce discours, c’est que « ce » Babacar n’a pas voulu se battre… Soit.

N’oublie pas une chose. Chaque jour, en tant que musulmans, nous nous faisons griots : lorsque nous récitons la fatiha[2], lorsque nous récitons une salat ala nabi[3], lorsque nous glorifions le Très Haut, lorsque nous participons à une séance de zikr[4] ou encore, lorsque nous récitons la Burda[5] dans les mosquées, les soirs du mois de Gamu[6].

J’espère surtout, Iman, que tu as fait honneur à ta famille. Oui, honneur à ta famille, en ne tenant aucune parole désobligeante à l’égard de Babacar ou de sa famille, en contrôlant ta colère et ta frustration pour ne point les laisser transparaître, en étant patiente et bienveillante à l’égard de ce jeune homme. Si eux n’ont pas conscience de l’un des principes fondamentaux de l’Islam, j’espère que toi, fille de griot, n’as pas oublié cet enseignement de notre bien-aimé Prophète saws, que mon père m’a transmis, son père avant lui, et son père avant lui ; ces paroles  que je me suis appliqué à vous apprendre, à vous mes enfants, depuis votre plus jeune âge :

« Toute l’humanité descend d’Adam et Eve. Un Arabe n’est pas supérieur à un non-Arabe et un non-Arabe n’est pas supérieur à un Arabe. Un blanc n’est pas supérieur à un noir et un noir n’est pas supérieur à un blanc – seulement par la piété et la bonne action. Sachez que chaque Musulman est le frère de chaque Musulman et que les Musulmans constituent une fraternité. Le bien d’autrui n’est pas légitime pour un Musulman excepté celui que son frère lui donne de plein gré. Alors, ne vous faites pas d’injustice à vous-mêmes. Souvenez-vous qu’un jour vous rencontrerez Dieu et répondrez pour vos actions en ce monde. Alors faites attention ! Ne vous égarez pas du chemin de la piété après mon départ. »

Du haut du mont Arafat, dans son dernier sermon, il s’est adressé, lui, le meilleur des hommes, à la Umma entière en ces mots. J’espère, Aminata Iman, prunelle de mes yeux, que tu n’es pas tombée dans le piège du diable. J’espère que tu as fait honneur à ta famille et à la Umma, en répondant au mépris par la générosité. J’espère que tu as répondu à l’arrogance par la bienveillance, que tu as été un disciple exemplaire de Cheikhna Ahmad Tijani. »

Laam Tooro (2)

Puis, il détourna le regard. Ne supportant plus la pesanteur du silence qui emplit le salon, je m’échappai dans la cour, pour pleurer ma joie, et remercier le Très-Haut, d’avoir fait de moi la fille d’un homme si bon.

Babacar

Cela fait déjà plusieurs semaines que Mossane, ma petite sœur, me poursuit dans la maison. Je n’arrête pas de l’éviter, sachant qu’elle va encore me demander des nouvelles d’Iman. Je n’ai pas envie de lui dire ; ce serait remuer encore le couteau dans la plaie à l’évocation de ces douloureux souvenirs. Donc je la fuis, ma petite Mossane qui pourtant, était ma plus grande confidente… et j’emmure ma douleur dans mon mutisme.

Et si elle avait raison ? Et si la vérité se trouvait dans sa position rebelle, elle qui voulait toujours coûte que coûte défendre les opprimés, elle qui tenait tant à l’égalité ?

Non, non, non. Je ne pouvais pas me battre contre mes parents. Ils sont la pierre, et je suis l’œuf. Je ne peux me dresser devant eux. Mais ces mots de maman il y a plusieurs semaines, ces mots me hantent :

« Une griotte ? N’y pense même pas, jamais de la vie ! Babacar, tu es un Diouf, descendant de Kumba Ndofèn, Buur Sine[7]. M’entends-tu ? Ton sang est noble et pur, tu es de descendance royale ; comment peux-tu penser t’unir à ces gens à qui tu es clairement supérieur en rang, en sang ? Nous avons le devoir de préserver notre lignée, c’est la seule chose qui nous reste. Ne comprends-tu pas ? Ces gens n’ont même pas la culture du travail ; ils vivent de nos dons, tels des parasites, et passent leur vie à chanter nos louanges. Leurs femmes abandonnent chaque après-midi leurs taudis, courant de cérémonie familiale à maison d’un gueer[8], obsédées qu’elles sont par l’argent facile du wayaan[9]. Leurs hommes, quant à eux, sont de fainéants coureurs de jupons, occupés à battre le tam tam et à s’adonner à des danses perverses dans les séances de tann béer[10] ; éternels infidèles, ils enfantent à gauche et à droite, et meurent en irresponsables. Comment peux-tu vouloir te joindre à une des leurs ? »

J’avais beau expliquer que ce cliché était loin de la réalité, que nous étions tous égaux, devant Dieu, et que la famille Mbaye que j’avais été voir, n’avait rien qui se rapprochait de ce cliché… Elle ne me laissait pas finir mes phrases.

Mossane avait peut-être raison… Quel exemple donnerais-je à la prochaine génération, aux jeunes de son âge, à ma petite sœur, si je courbais l’échine devant le diktat d’une société croyante que par le nom, hypocrite à souhait, et violant volontiers l’une des règles fondamentales de l’Islam ? Comment les choses changeraient-elles sans une courageuse insurrection, soucieuse de rétablir la justice sociale et de reléguer aux oubliettes, un système de castes qui non seulement n’est plus pertinent à la société moderne, mais n’a plus de sens, puisqu’en déphasage complet avec les métiers que nous exerçons aujourd’hui, et le système de transmission de ces derniers. Je pensais à la révolution Toroodo, à la cause pour laquelle s’était battu Thierno Souleymane Baal.

Cette histoire ne peut se terminer ainsi. Ce serait trop injuste, je serais trop lâche… Depuis ma dernière conversation avec Iman, la parole d’Allah swt, et les hadiths du Prophète saws, ne cessent de me hanter :

« Et ne vous penchez pas vers les injustes: sinon le Feu vous atteindrait. Vous n’avez pas d’alliés en dehors d’Allah. Et vous ne serez pas secourus. » (Coran 11/113).

« Et ne pense point qu’Allah soit inattentif à ce que font les injustes. Il leur accordera un délai jusqu’au jour où leurs regards se figeront. » (Coran 14/42)

« Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Pratiquez l’équité: cela est plus proche de la piété. » (Coran 5/8)

« …Et crains l’invocation de l’opprimé, car il n’y a pas de voile entre elle et Allah.» [Rapporté par Boukhari, Mouslim et d’autres]

« O mes serviteurs, Je Me suis interdit l’injustice à Moi-même et Je l’ai rendue interdite entre vous. Ne soyez donc pas injustes. » [Rapporté par Muslim]

Je me levai, puis fis mes ablutions, avant de me dresser devant mon Créateur. Ce soir, la prière serait mon refuge, la décision à prendre étant évidente.

[1] Griotte

[2] Première sourate (chapitre) du Quran

[3] Prière sur le Prophète Muhammad (saw)

[4] Rappel du Créateur

[5] Le poème du manteau, écrit par Busiri.

[6] Mois de naissance du Prophète Muhammad (saw)

[7] Roi du Sine

[8] Noble

[9]Chant de louanges

[10] Séance de tam-tam nocturne

3 réflexions sur “Partie IV: « Je refuse d’être lâche »

  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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  2. Moustapha NDIAYE dit :

    Bien écrit une réflexion dense sur une réalité sociale tenace au même titre que d’autres d’ailleurs. Il faudra pourtant, une époque donnée, que la société se parle d’elle même à elle même sur les bases de la stratification, de manière franche et courageuse. Ce sera, peut être là, le début d’une vraie évolution positive.

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