Partie V: Le réveil du Lion

Babacar

Cette nuit, le hurlement des chiens errants a été mon compagnon. Deux chats sous ma fenêtre se sont battus encore et encore, lorsque la nuit était tellement sombre, son silence tellement assourdissant. Tout le monde semblait être profondément plongé dans les bras de Morphée, sauf moi et ces êtres marginaux : en eux, je trouvais des égaux tant ma réflexion, mon introspection m’ont ramené à l’essentiel, m’ont fait voir que la voie de la vérité n’était pas forcément la plus simple.

Longtemps j’ai réfléchi : mes parents s’opposent à mon choix comme si c’était le leur, mettent en avant la tradition, des « supposées » valeurs morales mais encore et surtout, leur peur du regard des « autres. » Je me suis souvent demandé de qui il s’agissait, au fond, ces « autres ». Du reste de la famille ? Ne devrait-elle pas plus s’intéresser à mon bonheur et à mon épanouissement personnel ? Ou peut-être s’agit-il de ces « noon »[1] invisibles à qui, toute ma vie durant, la grande royale m’a si souvent sommé de faire attention : « depuis toujours, mon fils, ils ont les yeux rivés sur nous. Nous sommes les descendants de Buur Sine[2], et notre sang royal nous confère un rang social qu’ils jalousent ! Depuis que l’ordre social a changé, ils passent leur temps à se curer les dents et à ricaner à notre passage, eux qui jadis vivaient de nos largesses. Il est de ton devoir de laver l’affront, de me permettre de leur jeter ta réussite au visage ! »

Cette fierté, je l’ai toujours pensée innocente, ou même, un moyen de m’encourager à travailler dur, moi qui étais intelligent mais si souvent préférais la facilité au dur labeur. Je me rends compte à présent qu’il s’agissait de beaucoup plus que ça ; qu’au plus profond de son être, non seulement ma mère croyait en cette supposée « supériorité » de par le sang mais aussi, et ce constat est encore plus difficile, qu’elle vit pour les « autres », à travers le regard des « autres ». Je n’ose le dire tout haut ; je préfère donc l’avouer uniquement à mon esprit : j’ai honte… De savoir que ma famille ne vit que pour les « autres ». Qu’elle n’agit que dans ce sens ; que les valeurs qui me sont inculquées depuis mon enfance, ces valeurs de fierté, de bravoure, de respect, d’intégrité, sont en réalité souillées par un orgueil irréaliste, mal placé, insensé.

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Mais comment, comment me dresser contre cette mère qui a tout enduré « pour nous », ou peut-être par peur que cette société et ces noon ne disent qu’elle n’est pas une seykat[3], qu’importe, que dis-je ; comment me dresser contre la volonté de cette mère qui, en son sein, me porta pendant neuf longs mois, frôla la mort pour me donner la vie, puis me nourrit de son propre corps ? Comment me dresser contre celle qui m’aimait de l’amour le plus inconditionnel qui soit, pour lui dire que j’étais insensible au fait de me retrouver soumis à la vindicte populaire, lynché par ses connaissances et famille, du moment que je n’enfreignais pas les principes de justice édictés par cette religion dans laquelle elle m’avait bercé ? Je l’entends pourtant me dire d’ici : « une femme peut te quitter, tu peux en avoir d’autres mais tes parents sont uniques et irremplaçables. Soulever notre colère ne te fera que du mal ; nous sommes la pierre et toi l’œuf. Notre colère ne puit te faire du bien. »

Comment regarder mon père en face et lui dire que j’étais à présent homme, et que je prendrais tout seul les décisions relatives à ma propre vie ? Il me répondrait sûrement que lui, à son âge, n’avait même pas eu autant de liberté que moi, qui pouvais proposer une potentielle compagne à mes parents ; lui, s’était vu sommé d’épouser ma mère. Comment lui faire face, et lui dire que moi, je choisissais de ne pas courber l’échine devant la pression sociale, et ferais mes propres choix, avant de les assumer tous ? Ce père qui avait tant investi en moi, en nous ; ce papa qui n’avait certes pas toujours été aussi présent physiquement et émotionnellement que je l’aurais souhaité, mais qui s’est privé pour nous offrir une éducation formelle de qualité, et nous permettre d’avoir une vie moins difficile que la sienne… Je me rappelle encore le jour où, étudiant en France, je n’arrivais plus à payer mon loyer. En quelques jours, il avait mobilisé une forte somme d’argent, et me l’avait envoyée. Pris de honte, je n’avais osé demander comment il avait fait… Ce n’est qu’à mon retour à Dakar que j’osai interpeler ma mère sur cet épisode. J’ai versé des larmes lorsqu’elle m’a confié que papa avait vendu sa voiture pour m’envoyer cette somme, et que pendant des mois, il avait été contraint de se lever bien avant l’aube, pour rallier le centre-ville de Dakar en car. Ce jour-là, je me suis juré de les rendre fiers…

Je pense à tout cela, et je me demande vraiment, ce qui les rendrait fiers. Serait-ce le fait que je me conforme à leur volonté ? Pourtant, ce sont ces mêmes parents qui m’ont fait grandir sous le parapluie des principes de l’Islam, qui m’ont souvent renvoyé vers les histoires des Prophètes par les temps difficiles. Plus j’y pense, plus je médite sur l’histoire du Prophète Ibrahim, que la paix soit sur lui. Lui qui n’hésita pas à se dresser contre son père, sa famille, sa communauté, pour la cause divine. Celui qui s’est illustré de par sa foi et sa confiance inébranlable en son Créateur, devant l’épreuve du feu, et au moment de sacrifier son fils bien aimé, entre autres. De lui, nous avons hérité de tant de traditions monothéistes : la centralité de la Kaaba telle que nous la connaissons aujourd’hui, les rites du Hadj qui célèbrent sa famille, le sacrifice de l’Aid el Kébir. Son caractère véridique et sa foi, je décide donc, au premier appel du muezzin, de le prendre comme exemple, en me préparant pour la prière. A l’aube, j’affronterai mes parents pour leur faire part de ma décision… Avant de retourner auprès de la femme que j’aime, pour tenter de la conquérir.

Iman

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Marième : « Boy, temps yi tu as complètement disparu de la circulation… »

Iman : « Ces temps-ci, j’avoue que les choses sont un peu tendues. J’essaie surtout de prendre du temps pour moi, de me concentrer sur moi, de me retrouver… »

Marième : « Tu as des nouvelles de Buur Sine ? »

Iman : « Il essaie de m’appeler depuis ce matin, mais je ne peux me résoudre à décrocher. A quoi bon ? Juste le fait de voir sa photo apparaître sur l’écran m’a fait perdre mes moyens. Je me sens encore malade juste en pensant à ce qui s’est passé. Ce n’est pas forcément que je lui en veux… Mais Buur, mon Buur, ne courberait point l’échine aussi facilement. L’homme que j’ai connu est intègre, soucieux de la justice, un homme de valeurs, qui prône le bien et s’oppose au mal. Bref, je prends le temps de panser mes blessures, de penser à moi. J’en ai tellement besoin. »

Marième : « Je ne suis pas d’accord ma belle. La Iman que je connais a la grandeur de répondre au téléphone lorsqu’on l’appelle. Je comprends que tu sois profondément blessée par tout ce qui s’est passé, mais écoute-le. Dans le pire des cas, tu gagneras en esprit de dépassement, en humilité, en pureté du cœur. Dans le meilleur des cas, qui sait ? »

Elle terminait à peine sa phrase lorsque le téléphone d’Iman se mit à sonner.

Dring, dring, dring !

Toutes deux se retournèrent pour rencontrer le visage de Babacar sur l’écran du téléphone. Marième jeta un regard menaçant à Iman, qui semblait ne pas vouloir décrocher… Mais s’y résolut.

Elle décrocha, mais resta silencieuse. A l’autre bout du fil, Babacar n’arrivait pas à croire qu’elle avait décroché.

Babacar : « Allô ? Allô ? Iman, tu es là ? »

Avant de répondre, elle respira un grand coup, comme pour aller chercher une énergie invisible qui lui permettrait de faire face à sa douleur.

Iman : « Oui Babacar. Comment vas-tu ? »

Babacar : « Je vais mieux maintenant que j’entends cette voix qui a toujours eu le don d’apaiser mon âme. Je ne serai pas long, j’ai besoin de te parler. Puis-je passer te voir ? »

Iman : « Je pense que nous nous sommes déjà tout dit, Babacar. Je ne vois pas ce qu’il y a de plus à ajouter. »

Babacar : « Je t’en prie, c’est extrêmement important. Accorde-moi juste quelques minutes, pas plus. »

Iman : « Laisse-moi revoir mon programme, puis je t’enverrai un message. »

A côté d’Iman, Marième gigotait déjà comme une puce.

Marième : « Mais pourquoi n’as-tu pas dit oui ? Tu me surprendras toujours Iman. »

Iman : « Je ne sais pas ce qu’il veut, mais je sais juste que je n’ai pas envie de souffrir. Pour être tout à fait honnête, j’ai surtout eu peur d’entendre ce qu’il souhaitait me dire. Tu me connais ; à force de vouloir tout anticiper, je finis par paniquer. »

Marième : « Il est temps qu’on parle sérieusement, boy. Écoute-moi bien. Je sais que tu as souffert ; nous avons versé ces larmes ensemble, et faisons notre deuil de cette relation ensemble. A part qu’à mon avis, il faudrait que tu te prépares à l’éventualité que le lion ne soit pas mort. Ce Babacar qui revient et qui veut coûte que coûte te parler, tu le sais mieux que moi : il doit avoir fait des efforts et des progrès de son côté. Je veux juste que tu l’écoutes avec une bonne dose d’ouverture d’esprit. Prends ton téléphone, et dis-lui de passer. Je m’enfermerai dans ta chambre, et je t’apporterai tout mon soutien moral. Et quand il partira, je serai là, pour faire face avec toi à ce qu’il te dira. D’accord ? »

Iman : « D’accord. »

15 : 53

« Hello, tu peux passer après takusaan[4]. »

Une minute plus tard, la réponse arrive :

« A tout à l’heure, et merci. »

16 : 45

Ding dong !

Iman

Même si nous savions qu’il arrivait, la sonnerie nous a fait sursauter. Marième, ma Marième m’a prise dans ses bras, m’a embrassée puis est allée se calfeutrer dans ma chambre. Je ne savais pas si j’aurais le courage de lui faire face. Je ne sais pas comment, mais je suis arrivée à la porte, je l’ai ouverte et je me suis retrouvée face à face, avec lui. Je pense que mon cœur s’est arrêté de battre pendant une fraction de seconde. Je me suis retrouvée subjuguée par une multitude de sentiments, parmi lesquels l’affection et la tendresse que je vouais inconditionnellement à Babacar, prenaient le dessus. Je suis restée plantée là, tétanisée, je ne sais combien de temps. Il avait maigri, les cernes sous ses yeux témoignaient de la torture morale qui l’avait sûrement poussé à venir jusqu’ici.

Babacar

Je me rappelle juste être entré dans ma voiture et avoir foncé dans les rues de Dakar à vive allure, tellement j’avais hâte de la revoir. Je ne sentais plus les courbatures dues au manque de sommeil et aux longues heures de route ; ni d’ailleurs, les maux de tête qui faisaient battre à mes tempes le rythme du tambour.

Qu’elle était belle comme un cœur, Iman ! Je voyais l’inquiétude dans ces yeux, mais je voyais également cette tendresse qui me transperçait le cœur. Comment ai-je pensé pouvoir vivre sans elle ? Rien que sa vue suffisait à m’apaiser ; sa voix tout à l’heure, quoique dure, avait fait violemment bondir mon cœur de ma poitrine.

Elle restait immobile sur le pas de la porte, sûrement submergée par l’émotion… Je décidai donc de la laisser reprendre ses esprits. Il fallait, de toutes les façons, que je mette toutes les chances de mon côté ; que je me donne les moyens de mes ambitions, que je m’assure qu’elle m’écoute.

Iman

La voix d’un voisin me sort brusquement de ma rêverie. Combien de temps sommes-nous restés debout sur le pas de la porte ? Je ne sais. Je me suis déplacée pour le laisser entrer. Je n’ai pas eu la force de lui parler ; j’ai tout simplement gesticulé maladroitement de la main, lui désignant le canapé, avant de me laisser choir sur une chaise avoisinante.

Babacar regardait ses mains. Il était nerveux, ça sautait aux yeux. Soudain, il décida de briser le silence :

Babacar : « Iman, je ne serai pas long. Je sais que tu as souffert pendant des semaines, de par ma faute ; je te présente une énième fois mes plus sincères excuses. Je sais qu’il te sera difficile de m’écouter, et même de tolérer ma présence. Je me suis donc donné le droit de renouer avec notre rituel ; tu m’as appris que la plume avait la capacité de mieux exprimer ce que le cœur ressentait, et cela, avec plus d’élégance que la langue. Je voulais juste te demander de lire ma lettre avec la grandeur d’âme et l’ouverture d’esprit que je sais être tiennes. »

Sur ce, il sortit un petit sac en papier, et une enveloppe de sa poche, avant de les poser sur la table.

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Babacar : « Je vais te laisser lire tranquillement… »

Il se leva, et se dirigea vers la porte. Machinalement, je le suivai. Au moment de sortir, il se retourna, me regarda tendrement, puis me dit qu’il m’appellerait plus tard. Puis, il s’en alla.

16 :55

Je tremblai en refermant la porte. Marième, qui avait entendu la porte se refermer, sortit de la chambre pour me retrouver. Elle porta son regard sur la table, puis se tourna vers moi, avant de regarder de nouveau le petit sac et la lettre. Hagarde, je ne savais que faire. Elle me prit doucement, me fit asseoir, puis m’apporta un verre d’eau. Je bus goûlument, les yeux rivés sur la table… Marième s’assit à côté de moi. Immobiles, nous passâmes de longues minutes dans cette position, à regarder la table.

Marième : « Bon, le choc est passé, n’est-ce pas ? Tu lis la lettre d’abord ? » dit-elle, en me tendant cette dernière. »

Machinalement, je la sortis de l’enveloppe. Avant de la déplier, comme pour éviter de tomber en lisant son contenu, je me calai de toute part avec des coussins colorés. Puisse leur couleur être un précurseur des nouvelles que porte cette lettre.

[1] Ennemis

[2] Roi du Sine

[3] Femme dévouée à son ménage

[4] Prière de fin d’après midi

7 réflexions sur “Partie V: Le réveil du Lion

  1. Madame SANE dit :

    Si la première fois que je lis mais globalement j’ai compris
    Ma cha allah de retracer ce mail profond de notre société

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  2. Aïssatou dit :

    Très très belle plume Mach Allah.
    En te lisant tu me rappelles ce que j’ai eu à vivre dans le passé. ……
    On attend vivement la suite😘

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  3. Faye dit :

    Très bon récit masha’Allah. J’avoue être éduqué avec ces mêmes préjugés que j’avais même fini d’ériger en religion. Al Hamdoulilah , les études et surtout la pratique de la religion ont fini de m’ouvrir les yeux. La rencontre de la femme qui m’a invité à lire ce récit, Adji (Faye Malick Dogo…) la femme de ma vie m’a aussi beaucoup aidé dans l’incarnation de l’humilité.

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