Partie VI: Le triomphe de l’Amour?

Iman

« Mon Iman, ma Rûmi,

Comment commencer cette lettre ? Je ne sais point. Pour ne pas te faire souffrir, je m’étais dit qu’il serait mieux pour moi de sortir de ta vie. Toi si parfaite, toi si douce, toi si bienveillante, toi si spirituelle, toi si généreuse, ne méritais aucunement de subir une telle humiliation, surtout lorsqu’elle est sans fondement tangible. Toi et ta famille m’avez tout donné et en retour, la mienne vous a fait subir l’innommable, une insulte infâme. Je suis convaincu que si l’un d’entre nous devait être indigne de se joindre à l’autre, ce serait moi qui ne te mériterais pas, et non le contraire.

Durant ces longues semaines, j’ai longuement réfléchi sur tous ces sujets à propos desquels tu te plaisais à m’interpeller lors de nos longues discussions, ô que spirituellement chargées. Tu me rappelais souvent, devant mes plaintes, cette tradition prophétique qui semble toujours s’auto-réaliser :

« Viendra un temps où, pour le croyant, s’accrocher à la religion sera comme tenir une braise ardente dans la paume de sa main. »

Te rappelles-tu ? Tu me demandais ensuite, comment je réagirais, en tant que croyant, devant l’épreuve. Puis, tu me rappelais un autre principe important, celui-ci, tiré de la parole divine : « Nulle âme ne se verra attribuer une charge qu’elle ne peut porter. » Avant de rajouter, en souriant : « certes, mais la charge qu’elle est capable de porter, elle doit la porter ! »

Je me rends aujourd’hui compte du sens de l’épreuve. La lâcheté n’est pas une option, elle serait indigne de mon aspiration à être un homme de valeur, un homme de taqwa[1]. Je ne te remercierai jamais, toi et ta famille, de la grandeur dont vous avez fait preuve face à l’insulte ; elle a réveillé le lion qui sommeillait en moi.

J’ai le privilège d’être né homme dans une société où la discrimination est norme, et où ma position sociale et mon genre me permettent de prendre des décisions fortes, de défier l’ordre social établi, de remettre en question le règne sans répit du « qu’en-dira-t-on. » Je refuse que mes parents fassent pour moi, ou conditionnent, le choix de la personne avec laquelle je partagerai ma vie, sur la base de considérations contraires à nos valeurs religieuses.

Ce matin, je suis allé voir ton père. Je ne m’excuse pas de ne pas avoir pris le temps de te prévenir avant de le faire. Il m’a accueilli comme un fils, et a accédé à mon souhait de concrétiser mon intention initiale, sous réserve de ton acceptation de ma requête.

Je reviens donc devant toi, au moment où tu lis ces lignes, mettre un genou à terre et te demander une nouvelle fois, de partager le reste de ma vie, d’être ma compagne dans ce cheminement vers notre Créateur, de fonder avec moi notre famille. Je joins à cette lettre cette bague que je t’avais promise et que je n’ai pas eu l’occasion de te présenter auparavant.

Ma Rûmi, je ne peux plus, et ne veux plus vivre un autre jour en dehors du cadre de cette famille que je veux fonder avec toi. Appelle-moi, s’il te plait, lorsque ton cœur aura rejoint le mien, afin que je puisse en informer tonton Maodo.

Soyons unis dans ce monde, afin de rester ensemble pour l’éternité, dans l’au-delà. Dans l’optique te de faire mienne, et de t’aimer pour toujours.

Ton Buur. »

————————————————–

Épuisée émotionnellement par la lecture, je reste le regard hagard, avant de tendre la lettre à Marième qui a suivi mes minutes de lecture en essayant de déchiffrer mes expressions faciales. Elle ne peut s’empêcher, contrairement à moi, de pousser des cris en la parcourant. Sa lecture terminée, elle prend le sac en papier dont j’avais oublié l’existence, et me le jette sur les jambes.

Marième : « Allez, ouvre le sac ! »

Après lui avoir jeté un regard de braise, je me penchai machinalement sur le sac, pour l’ouvrir et en extraire une petite boîte dorée. Elle contenait une bague en or ; non pas le modèle solitaire que je lui avais toujours dit vouloir arborer à l’index, mais plutôt un modèle mimant le symbole de l’infini. Parallèle donc de ce qu’il disait dans la lettre. « Ensemble pour l’éternité. » Je ne pus m’empêcher, en la regardant, de verser une larme. Mon cœur me trahit à cet instant précis, je le savais, et je n’avais plus la volonté de le retenir, alors qu’il prenait son envol vers l’être aimé. Sursaut, retour à la réalité, mais réfléchis Iman, réfléchis… Tu ne peux pas !

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Marième : « Iman ! Sors de ta rêverie, arrête de réfléchir et appelle Babacar. »

Iman : « Genre quoi, après tout ce qui s’est passé, il va être le prince charmant sur son cheval blanc qui est supposé me sauver des griffes de ma douleur ? Tu oublies juste que cette douleur, je la vis de par sa faute. Si seulement il avait tenu sa promesse. Et puis Marième, tu oublies encore une chose. Même si Babacar remet nos projets de mariage sur la table, cela veut quand même dire que j’envisagerais d’épouser un homme dont la famille tout entière ne veut pas de moi… Te rends tu compte ? Ce sera une bataille éternelle et sans fin, ponctuée de coups bas, de difficultés… Une bataille sans fin. Je ne sais pas si j’ai la force Marième. »

Marième : « Je ne te dis pas que ce serait simple, que tu ne souffrirais pas, que ce ne serait pas difficile. Les épreuves seront nombreuses, j’en suis certaine, mais il y a aussi de belles histoires à la clé :

  • Te rappelles tu Cheikh et Marie ? Ils ont dû se battre pendant 4 ans pour que leurs parents acceptent leur union. Aujourd’hui, ils ont trois enfants, tu sais. La plus jeune a 18 ans. Et en plus, Cheikh est le seul parmi ses frères et sœurs qui n’a pas souffert des affres du divorce… Va savoir. Le mariage dont ils ne voulaient pas est en fait le plus solide.
  • Te rappelles-tu de l’histoire de Ndeye-Marie Thioune ? Fille de Guéwél, ses parents avaient refusé de la donner en mariage à Aguibou Ka. La mère d’Aguibou, la grande royale Peulh, s’en est tellement réjouie ; elle qui ne voulait pas que son fils épouse Ndeye-Marie, mais dont le mari, fervent musulman, lui avait forcé la main. Blessé dans son orgueil, ne voulant pas se battre une seconde fois après l’avoir fait contre sa mère, a fini par épouser une de ses cousines. Mais devine quoi ? Ils ont fini par divorcer et quelques années plus tard, Aguibou est revenu demander la main de Ndeye-Marie. Le temps avait fait son travail, et ses parents ont concédé son souhait à leur fille. Ils sont toujours mariés, et ont eu ensemble quatre enfants. La maman d’Aguibou en a fait voir de toutes les couleurs à Ndeye-Marie. Ironiquement, sa belle-mère lui dit que de toutes les façons, financièrement parlant, le fait de passer par elle lui permet de soutirer encore plus d’argent à son fils. En fin de compte, tout le monde arrive à tirer son épingle du jeu dans ce manège.
  • Te rappelles-tu ma cousine, Grassé, dont je t’avais parlé un jour ? Grassé la lionne, Grassé l’audacieuse. Celle qui a bravé toute la famille pour se marier avec Mamadou Keïta, Bambara bon teint ; elle que toute la famille a collectivement boycotté pendant dix ans. Malgré le fait qu’elle ait tenu bon pendant tout ce temps, sa belle-famille a commencé un beau jour à lui chercher des poux, voulant que son mari épouse une des leurs. Son mari l’a ensuite trompée, battue devant leurs enfants. Tu sais quoi ? Ils sont toujours mariés.

En soi, ce n’est pas la fin qui importe, mais surtout le fait que nous ne devrions plus accepter que tant de cœurs soient ruinés, brisés au nom d’une pseudo ségrégation de la société qui ne trouve de base ni dans la religion, ni dans l’humanisme universel. Ce combat, Iman, il faudra que nous le menions tôt ou tard, au risque de voir nos enfants en être victimes à leur tour. Je suis dégoûtée, par contre, de voir des jeunes hommes et femmes de ma génération justifier leur complicité en me disant qu’ils ont peur que leurs enfants soient marginalisés par la société, de par leur lignée… C’est inacceptable !

Iman, tu te dois de faire partie de ces beaux exemples que nous citerons à nos cadets, à nos enfants. Je t’en conjure, appelle Babacar. »

En guise de réponse, Iman roula les yeux, puis fixa longuement la fenêtre… Comme si la réponse à ses questions se trouvait dans l’observation des signes de la nature. Le réflexe la prit, naturel, de marcher vers la bibliothèque, pour en tirer son Coran, celui-là même qui a le don d’apaiser les cœurs. Le sien avait besoin, à ce moment précis, de la guidée Divine. Mener cette bataille auprès de l’homme qu’elle aimait, ou abandonner avant même de s’être donnés une chance? Dilemme cornélien.

[1] Crainte révérencielle du Divin

4 commentaires sur “Partie VI: Le triomphe de l’Amour?

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  1. Formidable…maîtrise majestueuse de la langue de Molière…histoire d’une réalité troublante et poignante…merci de nous émouvoir autant…🙏🙏🙏👏👏👏

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  2. Quel plaisir de te lire !
    Ton écrit est fluide, beau, limpide… en plus de nous interpeler sur une des tares de notre cher Sénégal dont il faut faire le procès. L’histoire est douce et belle.
    Merci pour ces instants de légèreté et d’apaisement. Hâte de lire la suite. :*
    Je t’encourage à vraiment écrire un roman, tu as ce qu’il faut pour.

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