Epilogue (1) : Seuls contre tous

Iman

Les nuits du mois de septembre ont cette profondeur spéciale, accentuée par la lourde chaleur qui les caractérise si particulièrement. Entrecoupées de vents furtifs, elles semblent nous rappeler que ces prémices de l’incomparable chaleur infernale ne sont que néant devant l’ampleur de l’infinie miséricorde divine. Le vent passe, tel un amant furtif, embrassant au passage le corps du badaud ayant élu domicile au coin la rue, ses membres devenus las, tellement ils ont été harassés par la chaleur lourde, humide, et accablante.

La voiture garée au coin de la rue, je marche vers la mosquée qui tant de fois, a bercé mon âme au son du « la ilaha ill’Allah »[1], parole de négation et d’affirmation à la fois, parole de témoignage par excellence, mais encore celui des mélodieuses, des gracieuses, détentrices des plus beaux secrets et traductions de l’injonction divine, la « salatul fatihi »[2], et la perle de la perfection. Dans mes oreilles, elles raisonnaient inlassablement, obstinément, apaisant mon cœur tout en accentuant sa soif, lui qui ne pouvait se lasser de cet état d’ivresse enchanté, une fois la soif de l’âme apaisée, bien que temporairement.

Mon regard ne put ne pas le remarquer ; cela était impossible. Au-delà de la magie qui semblait omniprésente en cette soirée de dimanche, il y avait dans l’air, autre chose d’indescriptible de par sa beauté. Un voile de sérénité couvrait entièrement la rue, comme si les anges, témoins par excellence des plus beaux actes de dévotion, s’étaient rapprochés de la terre afin de ne pas rater un événement exceptionnel. Sur la terrasse de la mosquée, il était là.

Deux chaussures de taille moyenne, d’un bleu poussiéreux, rongées par l’usure de la marche, témoignaient du caractère actif de leur propriétaire. Le tapis sur lequel il s’était affalé respirait l’usure : à travers plusieurs mains, il avait sûrement servi pendant des années à l’accomplissement des cinq prières canoniques. Il est certain qu’il n’était guère confortable ; au moins, il permettrait à son utilisateur de couvrir les dalles dures, presque neuves mais déjà envahies de sable couleur ocre. La forme assise sur ce tapis ressemblait plus à un crapaud perché sur une feuille de nénuphar : recroquevillée sur elle-même, le genoux droit ramené à même le corps, la jambe gauche savamment pliée sur elle-même.

La manière dont ce jeune homme tenait sa tablette en bois me fit brièvement voyager dans le monde de la fiction. Sans le vouloir, je voyais devant moi une créature absorbée par sa précieuse, à qui, avec qui, il murmurait des mots doux, échangeait ensuite de manière vive, avant de replonger, les yeux rivés sur elles, dans une profonde admiration, réflexion, contemplation.

Subitement, le rire retentissant des passants me sort de ma rêverie. Il faut que j’aille rapidement à cet essayage, avant de finir de boucler les derniers préparatifs. Allez jeune fille, presse donc le pas. Tu es déjà assez en retard…

La séance d’essayage fut courte ; comme d’habitude, ce styliste me connaissait comme nul autre. Aucune retouche nécessaire, juste mes finitions à apporter à mes robes. Et pourtant, il a remarqué ma manière de faire expéditive, avant de l’attribuer au stress du grand jour qui approchait si rapidement. Je répondis avec un sourire silencieux, comme ma mère, Seck « jérék maar »[3]me l’avait maintes fois répété : « apprend à camoufler tes émotions, tes sentiments, avec un silence garni d’un beau sourire. Cela t’évitera de proférer des paroles vexantes, et te permettra de réfléchir avant de répliquer. N’oublie pas que la parole, une fois sortie de la bouche, ne se rattrape point ! » Sur le champ, je pensais à cette femme qui m’avait tout donné, qui avait tout donné à sa famille ; à sa douceur, son humilité, son calme, sa mesure, sa tendresse… Et je me demandais si moi, à mon tour, serais à la hauteur. Si j’arriverai à être sa digne héritière… Et puis, sur le parvis de la mosquée, je le retrouvai.

Toujours dans la même position, il était comme en transe : se balançant d’avant en arrière, psalmodiant les versets sacrés, tenant fermement sa tablette, comme s’il s’agissait du plus grand des trésors. Effectivement, elle était un trésor. L’ardeur avec laquelle il se pliait à la tâche témoignait de la passion qui l’animait, lui qui ne semblait pas voir l’horloge tourner, alors que l’on s’enfonçait de plus en plus profondément au cœur de la nuit. Je le regardais, et je me remettais en question ; je le regardais, et je l’enviais ; je le regardais, et je semblais remettre l’organisation entière de ma vie en question.

Le sens profond de ma vie, mon objectif ultime devrait être de me dévouer, corps et âme, à l’adoration de mon Créateur. Mais comment l’adorer alors que je ne maîtrisais pas encore entièrement Son Livre Saint ? Ce jeune garçon, dévoué corps et âme au plus noble des apprentissages, malgré la nuit tombée, et dont j’étais l’aînée d’au moins une décennie, aura été l’élément déclencheur dont j’avais besoin. Il me rappelait ce brillant intellectuel musulman qui rappelait que la da’wa de nos jours, était mieux poursuivie à travers la bonification de soi dans le but de devenir le meilleur musulman possible, que par le prêche ou le rappel agressif.

Au lieu d’aller me replonger dans les préparatifs de mon mariage, je restais là, debout, immobile, laissant mes pensées prendre le dessus, comme par crainte qu’elles ne soient emportées par les légères rafales de vent. Pourquoi trouvais-je toujours des excuses pour ne pas me donner plus à ces études religieuses, qui pourtant devraient être ma priorité absolue ? Ma lecture quotidienne, devenue partie intégrante de mon rituel journalier, semblait me suffire. Étais-je en train de faire assez ? Moi qui admirais tellement Rabia-al-Adawiyya ; étais-je faite pour la vie en couple, la vie de famille ? A l’évocation de cette question, un élan de panique me prit, et j’eus l’impression que l’on m’empoignait le cœur… Comme si cet amour que je portais à mon « buur Sine », avait grandi trop fort, trop envahissant dans ce cœur qui aspirait à une réalité tout supérieure… Une réalité infaillible, parfaite, omnipotente, avec laquelle je ne connaîtrais point la déception ; cette unique réalité inébranlable, et dont je ne pourrais point me lasser.

Et puis, à quoi m’auront servi mes nombreuses années d’études, cette première nuit dans la tombe, effrayante sans aucune mesure, ou encore le jour du rassemblement, ce jour ultime, où ce Livre Saint aura la qualité de témoin vérifique ? Je commençai à me demander ce que je pouvais faire, ne serait-ce qu’afin de m’en imprégner, chaque jour un peu plus. Le moyen, à mon esprit, importait peu ; l’enjeu était bien au-dessus de ces considérations… Même jeune épouse, il fallait que je trouve un moyen ; pas dans deux ans, mais immédiatement. Moi épouse… moi maman, un jour, peut-être ? C’est une évidence à mes yeux : donner à ces petits Diouf, la chance que ni moi, ni leur père, n’avons eue : dès le plus bas âge, commencer cet apprentissage, d’abord du Livre, mais ensuite des autres sciences religieuses, en priorité. Ce jeune garçon qui m’intriguait tant, m’inspirait tout d’abord de l’admiration, mêlée à une envie aucunement teintée de jalousie, mais plutôt d’un profond respect. En réalité, j’aurais voulu au moins être à sa place et le cas échéant, avoir un fils, une fille, qui aurait la hargne qui l’anime, en ce soir de septembre.

Babacar

Je n’arrive toujours pas à croire qu’elle ait dit oui, qu’elle ait accepté de faire sa vie avec moi, homme si imparfait qui ne la mérite pas ; moi, qui n’ai pas tenu ma promesse et qui l’ai faite souffrir. Je sais d’ailleurs qu’elle souffre toujours, sachant que ma famille ne m’a pas suivi dans ma décision. Au contraire : j’ai eu, pendant plusieurs jours, droit au concert de cris et insultes, reproches et réprimandes, tout cela parce que j’avais osé faire ce que je crois être juste. Je pensais pouvoir faire face tout seul mais en vérité, sans ma douce, je suis faible. Le poids des cris de ma mère, cette femme qui s’est donnée corps et âme à sa famille, est surtout le plus lourd des fardeaux. Ses mots n’arrêtent pas de raisonner dans mon esprit : « Comment oses-tu m’humilier ainsi ? Babacar, je t’ai porté en mon sein pendant neuf mois et ai failli perdre la vie en te donnant naissance. Je t’ai ensuite nourri de ma chair, couvé, protégé, éduqué jusqu’à ce que cette mégère entre dans ta vie. Et tu oses aujourd’hui me la préférer ? Si le paradis se trouve sous les pieds de la mère, alors c’est en enfer que tu brûleras pour l’éternité, pour avoir osé me défier ! »

Elle n’a voulu ni m’écouter, ni se calmer. Durant plusieurs jours, la maison familiale fut rythmée par le balai incessant de mes tantes, oncles et autres proches venus d’abord porter leur soutien moral à ma mère, avant de s’essayer à me « raisonner. » N’eusse été ce rituel infaillible auquel Iman m’a initié pour calmer ma colère : ablutions, prière surérogatoire, lecture du Coran, et zikr… j’aurais sombré depuis longtemps dans les abysses de la dépression.

Et puis un jour, je ne sais par quel miracle ou subterfuge, elle s’est calmée. Elle était redevenue douce et souriante, et avait subitement arrêté de me traiter de tous les noms d’oiseau. Elle se limitait à avoir entretenir avec moi, de bien cordiales discussions, tantôt sur l’histoire de notre famille, tantôt sur le sens de la vie, et la sacralité du mariage. Au fond de moi, je n’arrêtais de remercier le Très-Haut d’avoir, de par sa miséricorde, permis que ce cauchemar prenne ainsi fin. Je serais naïf de penser qu’elle serait prête à bénir notre union, mais j’ai espoir qu’avec le temps, elle puisse comprendre les raisons m’ayant poussé à cette décision… « In sha Allah »[4]

Vivement ce jeudi, jour de prières et de recueillement, jour à la portée mystique profonde, mais aussi jour où notre union sera scellée, devant Dieu et devant les hommes.

Jour de noces

Jour de noces, jour de joie… mais avant tout, jour de sobriété.

Iman l’avait voulu ainsi ; elle, digne fille de son père, adepte de la simplicité et de la solennité, mais surtout, elle qui, envahie par un torrent de sagesse, avait voulu avant tout que cette célébration se fasse sans fastes, passe presque inaperçue, ne vienne pas raviver les tensions toujours vives dans la famille Diouf. Ou peut-être, avait-elle fait ce choix afin de ne pas attiser le feu qu’entretenaient ses craintes qui depuis peu, avaient envahi son esprit, ne lui laissant point de répit.

Aujourd’hui, elle et Babacar uniraient leurs destins, malgré le refus de la famille de ce dernier. Ils avaient choisi, en fin de compte, de faire front… envers et contre tous.

 

[1]« Il n’y de divinité qu’Allah », ou « nul n’est digne d’être adoré sauf Allah »

[2]Prière sur le Prophète (paix et salut sur lui)

[3]Formule de louange adressée à la famille « Seck »

[4]Si Dieu le veut

3 réflexions sur “Epilogue (1) : Seuls contre tous

  1. Sidy dit :

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