Epilogue (2) : Jour de noces

Iman

Au milieu du brouhaha, j’ai le regard perdu, telle une étrangère dans la maison de mes parents. Il y a effectivement un monde fou, et je suis au-delà de tout sentiment, dépassée par la tournure des évènements. Maman, qu’Allah la garde et la protège, a trouvé le moyen de chasser tous les joueurs de « sabar »[1]et de « bongo »[2]qui avaient envahi la cour de la maison dès qu’ils ont été mis au courant de l’événement qui s’y préparait. Au moins, parmi mes nombreux vœux, ce dernier aura été exhaucé… Moi qui avais voulu cette journée ponctuée de prières et de recueillement. Moi qui avais voulu, en ce jour, me départir des chaînes de la culture et de la tradition, au moins jusqu’à un certain point, afin de commencer ce tout nouveau chapitre de la vie sereinement. Moi qui avais voulu ce jour enveloppé du manteau du « zikr »[3]et de la reconnaissance, envers Celui qui nous montrait dans la tenue de ce jour, Son omnipotence de la plus belle manière. Moi qui avais, recherchant à renforcer les flux de lumière qui avaient commencé à m’irriguer l’âme, voulu les diriger vers mon couple et ma famille qui bientôt serait, à travers un nombre impressionnant de prières sur la meilleure des créatures ; cet homme qui, jusqu’à la fin de mes jours et au-delà, serait mon plus grand amour… bien sûr, après mon Créateur.

Je n’ai quasiment pas dormi hier soir, et Marième non plus. Certes, le traditionnel, très bien connu stress est partiellement à blâmer ; toutefois, nous avons aussi voulu sacrifier à la tradition de « l’enterrement de vie de jeune fille », façon Iman, disons. Nous nous sommes donc, bien sûr, toutes les deux soumises aux exigences de la coquetterie maure (voyez-y une idée de Marième, bien sûr) en nous faisant appliquer du henné sur les mains et les pieds. « Xanaa sax, buñu lay ñaanal, bo tallalé say loxo mu am cass ! »[4]Ont suivi la traditionnelle séance de zikr quotidienne, férues de la course aux « hassanat » que nous étions. Purification par l’« istighfar »[5] ; prières sur notre amoureux que nous nous arrachions volontiers, quand bien même nous ne pouvions l’aimer assez, même si nous priions sur lui, nuit et jour, pour le reste de notre vie ; avant de nous laisser bercer, lentement, inexorablement, obstinément, par la formule de témoignage de l’Unicité par la négation. Apaisement du cœur, de la gourmandise de l’âme en extase devant la source de la jouissance ultime, puis avec regret et à contrecœur, retour à la réalité de la prison terrestre.

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Ce soir, plus que jamais, cet exercice spirituel que j’affectionne si particulièrement me laisse ce pincement au cœur qui ne me quitte plus depuis quelques jours. Dans ma tête, les questions défilent, sans réponse précise, renforçant mon état d’agitation. Serais-je en mesure de me consacrer de la même manière à mes actes de dévotion ? Comment trouver l’équilibre entre toutes mes responsabilités ; comment intégrer, surtout, ces nouvelles qui seront bientôt miennes, et qu’il me faudra coûte que coûte honorer, sachant que je devrais en rendre compte à mon Créateur ? Ayant travaillé pendant de si longues années à mon accomplissement personnel (spirituel, humain, professionnel, personnel) ne serais-je pas déséquilibrée dans le cas où ces aspects de ma vie seraient affectés, éclipsés par mes nouvelles obligations ? Les yeux embués de larmes, je pensais au cheminement de ces grands hommes et grandes dames qui ont écrit les lettres de noblesse du Soufisme.

« J’espère que tu n’es pas en train de penser à qui je pense Iman… Arrête de faire ta sensible, il nous faut encore assembler les boîtes de goodies pour les invités. »

La voix grave de Marième m’a fait sursauter, me confrontant violemment à la réalité qui m’attendait dans quelques heures : femme d’un homme dont la famille ne voulait pas de moi, je devrai faire face, la tête haute et avec calme olympien, en digne héritière de mes parents, à insultes et brimades, sous-entendus et rires narquois… et dans le pire des cas, Babacar et moi fonderons une famille qui vivra aliénée du reste de sa famille. En vérité, nous nous préparions à un Jihad, au nom du principe musulman de l’égalité, au nom de la justice, au nom du droit des générations futures à des repères dignes de ce nom.

En riant aux éclats et en bousculant mon amie, je me remis à l’assemblage des boîtes, quelque peu galvanisée par le nouveau challenge qui se profilait à un horizon bien proche.

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Au premier appel du muezzin, nous avons naturellement sauté de notre couche, inquiètes que nous étions que la fatigue aurait eu raison de notre rituel matinal.

Marième

Sur ma couchette, je réponds à l’appel du muezzin avec recueillement, réfléchissant profondément au sens des mots mélodieusement psalmodiés, malgré le manque de sommeil que mon âme s’obstine à ignorer :

le « takbir »[6], aude à sa majesté suprême

la profession de foi, clé d’entrée dans l’Islam

l’appel à la prière, à la voie de la vérité

la formule particulière de l’appel du matin : « la prière est meilleure que le sommeil », qui m’arrache toujours un frissonnement

le « takbir », cette fois accompagné de la formule de déclaration de l’Unicité par la négation.

En murmurant la prière d’usage à la fin de l’appel, je ne puis m’empêcher de penser aux difficiles responsabilités qui attendent Iman. Je connais un peu trop bien les remous qui l’agitent, ayant été témoin des évènements marquants qui l’ont emmenée à la date d’aujourd’hui. Je la regarde et je ressens de la fierté, je la regarde et je suis incontrôlablement saisie par un sentiment difficilement descriptible. De la pitié ? Absolument pas ; je sais mon amie loin du cliché de la jeune femme s’apitoyant sur son sort et se considérant comme une « victime » de ce que nous appelons communément, à tort d’ailleurs, à mon avis, le « problème des castes » au Sénégal. Nous n’avons pas de tel problème ; plutôt, une frange de notre population, se disant musulmane mais ignorant volontairement les principes de base de notre religion, se permet de s’adonner à une forme de discrimination ignoble et dégradante. Le mot le plus approprié, je le trouve plutôt en wolof : je pense à l’expression « ñeewaneté », traduisant plutôt une affectueuse compassion.

Malgré le flux incontrôlable d’invités venus de tous bords, la journée se déroula sans encombre, et nous vîmes la tension monter au fur et à mesure que la foule quittait la maison familiale pour se diriger vers la « Zawiya »[7], où la célébration de la cérémonie religieuse devait avoir lieu.

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Le cercle restreint d’amies et de proches s’affairait autour de la mariée, le temps étant compté avant que les « bajén »[8]ne viennent exiger que cette dernière sacrifie à la tradition, qui veut que la mariée s’installe sur le lit de sa mère, voile sur la tête, au moment où l’union serait scellée. Se tenir ainsi favoriserait la stabilité du ménage et le préserverait contre querelles et divorce. Cette union en aura, me disais-je, inexorablement besoin. Malgré leur insistance, Iman resta pourtant sterne à l’heure de la prière : sacrifier à l’obligation rituelle avant quelconque tradition culturelle. Je me rappelais nos multiples conversations à ce sujet et bien sûr, notre souhait commun, à toutes les deux, de prioriser les obligations pour lesquelles nous étions, devant notre Créateur, individuellement responsable.

Dans la simplicité de sa robe, Iman était magnifique. Autour de son visage, je voyais cette lumière qui me rappelait le calme et la sérénité des grand maîtres soufis ; cette lumière promise à quiconque multiplierait les prières sur la meilleure des créatures, lumière issue de la Lumière divine et à partir de laquelle nous fûmes tous, en réalité, créés. Elle semblait avoir tant cheminé, tant vécu, sans pour autant subir ne serait-ce qu’une once de l’humiliation dont elle et sa famille avaient été la cible.

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Je pense que je fus la seule dans la chambre à avoir saisi l’illumination subite de son regard, ce sourire apaisé dans ses yeux, lorsqu’elle reçut sur son téléphone, une notification de message. Pourtant, elle ne dit rien ; elle se tourna juste vers moi, et me tendit le téléphone afin que je puisse lire ledit message. En haut de l’écran, le nom de l’expéditeur me fit sourire : « Buur Sine. » Sacrée Iman… Malgré tout ce qui s’était passé, elle tenait toujours à s’adresser à Babacar selon le titre que lui attribuait sa lignée. Je me demanda, roulant les yeux, comment elle faisait.

« Mon vœu le plus cher vient à l’instant de devenir réalité : devant Dieu et devant les hommes, nous pourrons désormais partager, inshaAllah, pour le restant de nos jours, notre cheminement vers l’Unique. Je t’adresse donc mes zyars les plus affectueux, ô toi ma tendre et douce épouse.

Ton Buur»

Je ne pus m’empêcher à cet instant, de me jeter dans ses bras, les larmes aux yeux, déclenchant ainsi les cris du reste du groupe, qui criait à tue-tête « félicitations Mme Diouf ! » Se succédèrent ensuite durant une quinzaine de minutes cris de joie, chants et prières renouvelées. Les larmes coulèrent encore plus au moment des félicitations de la part des tantes et de la maman de la mariée. L’émotion, déjà palpable, avait été encore plus exacerbée par le contexte de la célébration de cette union.

Après le retour des hommes de la mosquée et la traditionnelle séance d’échanges de félicitations, marquée par la petite taille de la délégation venue représenter la famille de Babacar, nous étions enfin libres de festoyer et de profiter de cette journée de célébration.

Babacar

La plus belle journée de ma vie a pourtant été hantée par le spectre de la désapprobation de ma famille. Malgré le calme et la sérénité qui habitaient désormais mes parents, quelque chose semblait avoir été, de manière irrémédiable, détruit entre nous. Lorsque j’ai annoncé la date retenue pour le mariage à ma mère, je n’ai eu, en guise de réponse, qu’un banal « baaxna », accompagné d’un regard dépité. Et comme cela, ma famille ne s’impliqua guère dans les préparatifs, décidée à camper sur sa position.

Malgré ce coup dur, je ne peux que remercier le ciel de m’avoir fourni son support dans la forme d’une « autre » famille ; celle-ci non de sang, mais plutôt de foi, de cœur, d’humanité. Mes amis, mentors et connaissances se sont substitués à ma famille biologique de manière extraordinaire : Moustapha, mon compagnon de guerre depuis l’enfance, avait demander à ses parents de nous accueillir dans leur maison familiale, tenant coûte que coûte à prendre en charge tous les frais liés à l’accueil et à la restauration des invités. Il avait pris en main la constitution de la délégation qui devait aller, en mon nom, demander la main d’Iman, et m’avait épaulé tout au long de ce difficile périple. Aucun membre de notre groupe d’amis, qu’ils soient proches ou non, n’a manqué à l’appel le jour-j ; jamais je n’aurais vu un élan de solidarité aussi fort, aussi sincère, aussi précieux.

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Cette générosité renouvelée me permit de me concentrer sur la nouvelle étape que je m’apprêtais à franchir, aux nouvelles responsabilités qui m’attendaient. Malgré la confiance que j’avais en ma décision, je sentais déjà sur mes épaules, le poids des difficultés à venir… Puis, mon cœur s’apaisait lorsque je me rappelais le pourquoi de mon combat contre l’injustice, avant de se réjouir à l’idée d’avoir comme compagne, pour la vie, la femme la plus merveilleuse que j’aie jamais connue. Le simple fait de penser à elle apaisait mon âme, réjouissait mon cœur avant d’entièrement combler mon esprit. Aujourd’hui, je serai sienne et elle serait mienne, et tous les deux, nous pourrons commencer une nouvelle vie dans ce chez nous que je lui ai préparé en guise de surprise. Aujourd’hui, l’amour et le principe d’égalité triompheront sur les préjugés culturels. Si Allah swt le veut. « In sha Allah. »

Iman

Mes premières heures en tant que femme mariée ont été meublées par des éclats de rire, des pas de danse, et des félicitations sans fin. Dans ce nuage de festivité, j’étais plus spectatrice qu’autre chose, absorbée que par la situation dans laquelle devait se trouver actuellement la mère de Babacar. Malgré tous mes efforts, je n’arrêtais pas de me demander dans quel état elle pouvait être, elle qui avait porté son enfant pendant neuf mois, frôlé la mort pour le mettre au monde ; elle qui l’avait nourri de son propre sein, couvé, éduqué, et regardé grandir avec fierté et admiration. Qu’avais-je fait en acceptant d’épouser son fils ? L’idée d’être à l’origine de la séparation d’une mère et de son fils, d’un homme de toute sa famille me donnait des sueurs froides… Mais je faisais de mon mieux pour camoufler mon malaise. J’avais surtout hâte que cette journée se termine.

A peine levais-je les yeux que je vis Marième me faire signe de la suivre à l’extérieur. Heureuse d’échapper au semblant de fête entre femmes, je sortis de la maison avec elle, la tenant par la main. La transpiration faisait glisser ma main cette étreinte affectueuse, jusqu’à ce que… sans explication, une voiture noire se gara brusquement devant nous. Un jeune homme dont le visage était masqué par l’obscurité sortit du côté passager, me jeta une étoffe sur la tête. Prise de panique, je ne pus crier, sentant brusquement mes pieds quitter le sol, avant d’être déposée sur ce qui semblait être le siège arrière d’une voiture. Je me sentis ensuite étouffée, une main s’était posée sur mon visage, ma tête commença à tourner… avant que je ne perde connaissance.

[1]Tam- tam

[2]Autre instrument de musique

[3]Evocation, mention, répétition des noms Divins

[4]Au moins tes mains seront magnifiques lorsqu’on les prendra et priera pour vous

[5]Formule d’imploration de pardon

[6]Nom donné à l’expression « Allahu Akbar », se traduisant par « Allah (Dieu) est le plus grand »

[7]Édifice religieux (généralement construit autour d’une mosquée) où se tiennent les activités des confréries soufies, dont principalement l’enseignement

[8]Tantes paternelles

6 réflexions sur “Epilogue (2) : Jour de noces

  1. Badiallo KANTÉ dit :

    Très belle plume, une histoire que je viens de découvrir et qui me fascine déjà car elle retrace les faits de société et le vécu de certains. Impatiente de découvrir la suite bonne continuation…

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  2. Nafi dit :

    Quelle belle odyssée! Avoir fait triompher ainsi l Amour au détriment des absurdités socio culturelles est tout tout simplement encourageant. Si seulement c était ainsi dans la réalité! J aime les valeurs de Iman et par dessus tout sa richesse spirituelle. Merci Gnagna pour cette belle évasion et vivement la suite!

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