Epilogue (3) : I will always love you

Iman

Petit à petit, mes sens me reviennent. Surprise de me retrouver couchée sur une surface douce et confortable, j’ai peur d’ouvrir les yeux. Je laisse mes autres sens explorer mon environnement. Mes doigts touchent une surface satinée sur laquelle ils donnent l’impression de glisser. Mes narines sont titillées par une odeur bizarrement familière, celle de la vanille ; je sens cependant, un soupçon de menthe et de parfum d’eau de fleur d’oranger, cette fois venant de ma droite. J’entends une douce mélodie me bercer ; en faisant plus attention, je me rends compte qu’elle aussi est plus que familière, et doucement, je souris en entendant ces mots que tant de fois, nous avions échangés, en silence, en nous perdant chacun dans le regard de l’autre :

            « Cause all of me

       Loves all of you

       Love your curves and all your edges

       All your perfect imperfections… »

Rassurée, je me rendis compte que Babacar ne devait pas être loin… J’ouvris donc les yeux, doucement. Ma vision était assez floue, j’étais sûrement restée inconsciente pendant longtemps. Il était assis dans un fauteuil en face de moi, un livre ouvert posé sur les jambes. Sa posture me rappelait celle du visiteur du Louvre devant la célèbre Joconde : son regard était rempli de fascination, mais aussi d’une douceur et d’une tendresse sans fin. Il me souriait timidement, comme s’il avait attendu longtemps que je me réveille. En retrouvant ce regard dans lequel mes yeux s’étaient si souvent noyés, je perdis l’envie d’explorer du regard le reste de la pièce, curieuse que j’étais de savoir où j’étais.

Nous restâmes ainsi, à nous regarder. Combien de temps ? Je ne saurais le dire. La magie du moment était trop belle, trop précieuse. Cligner des yeux semblait déjà menacer d’interrompre cet instant de connexion unique. Babacar se leva pourtant pour venir me rejoindre sur le lit, se couchant face à moi. Il ne m’avait pas quittée des yeux. Puis, doucement, il ferma les yeux, inspira fort, puis laissa l’air accumulé sortir de ses poumons, en prononçant doucement : « alhamdulillah. » Après une bonne minute, il ouvrit lentement les yeux, et prit mes mains, avant de les porter à sa bouche tremblante pour les baiser.

Babacar

« Excuse-moi, mon cœur, si nous t’avons fait peur. J’ai demandé à mes amis de te faire monter dans la voiture et de trouver un moyen de préserver la surprise le plus longtemps possible. J’ai pensé qu’ils allaient te bander les yeux… Mais ils ont usé du bon vieux chloroforme pour t’endormir. Au changement de véhicule à 500m de chez toi, ils t’ont déposée dans mes bras, à l’arrière du véhicule, en me faisant un clin d’œil, coquins qu’ils sont… Je les y attendais depuis la fin de la cérémonie religieuse, à laquelle j’étais venu assister, camouflé dans la foule. Elle était si simple, si belle ; j’aurais tellement voulu que tu sois là pour partager ce moment de sublime émotion avec moi ! Ensuite, je t’ai amenée ici…

Te rappelles-tu, mon cœur ? Un jour, tu m’as dit que dans tes rêves les plus fous, tu voudrais que nous fondions notre famille dans une maison avec un grand jardin, une cuisine immense, qui serait décorée dans les tons beige et pastel. Un aménagement intérieur épuré, insistais-tu. Je n’ai pas oublié. Je n’ai certes, pas encore les moyens de t’offrir cette maison, mais déjà, j’ai tenu à te faire la surprise… De cet appartement, notre appartement. Notre havre de paix, où nous pourrons vivre tranquillement, sans interférence extérieure. Je sais à quel point toutes ces épreuves t’ont affectée. Et je te promets, aujourd’hui, de faire tout mon possible pour te protéger de ma famille. Je te le promets. »

En disant ces derniers mots, j’embrassais les larmes qui coulaient sur les joues de ma femme, avant de les essuyer doucement avec mon pouce. A ce moment, je me dis qu’elle ne devrait désormais verser que des larmes d’euphorie et de bonheur. Elle ne méritait pas moins que cela.

Je la pris dans mes bras et la serrai longuement. Le temps semblait s’être figé, déterminé à nous laisser pleinement vivre ce moment.

« Je sais que je t’ai manqué, mais me permets-tu d’assouvir ta curiosité en te faisant faire le tour du propriétaire, madame Diouf ? » lui dis-je en souriant.

En guise de réponse, elle se contenta de hocher paresseusement la tête, de se lever avec moi, et de laisser sa tête reposer sur mon épaule pendant que je la menais hors de la chambre, ou devrais-je dire, de notre chambre.

Le tour de l’appartement fait, mon épouse me regarda avec cette tendresse inconditionnelle que je ne retrouvais que dans les yeux de ma mère, et ce, avant les évènements qui ont créé cette déchirure entre nous. Elle m’embrassa sur la joue, avant de me chuchoter « merci, mon cœur » dans l’oreille. A ce moment précis, je sentis le rythme de mon cœur accélérer, battant, non la chamade, mais au rythme endiablé du traditionnel « tama », tellement plus proche de ma réalité d’homme noir. Elle alla ensuite se rafraîchir, me laissant récupérer seul du tourbillon d’émotions qui m’engloutissait tout entier.

Me rappelant la promesse que j’avais faite à ma dulcinée, j’étalai sur le sol le tapis de prière qu’elle m’avait offert, pris de l’étagère du salon l’exemplaire du Coran duquel elle lisait depuis des années, et qu’elle m’avait confié quelques jours avant notre mariage, et m’installai confortablement. « Yasin est le cœur du Coran », m’avait-elle dit. « Je te confie sans hésitation le mien, à condition que dans notre foyer, tu me promettes de lire le cœur du Coran, tous les jours, pour lier de la plus pure des manière ton cœur au mien, par Allah. » Les larmes aux yeux, pour la première fois et « in sha Allah », pour le reste de ma vie, je lus. Lentement, la voix remplie d’émotion, je sentis mon cœur s’emplir, au fur et à mesure des versets, d’une quiétude, d’une paix intérieure qui ne pouvait être que d’inspiration divine. En réalité, le meilleur des compagnons, la meilleure des compagnes, n’est autre que celui qui nous pousse inlassablement à nous rapprocher du Divin. Celui ou celle qui nous tient la main, et nous aide à avancer sur le seul chemin qui mérite notre entière attention.

Dans ma concentration, je ne sentis pas Iman sortir de la chambre, et s’installer derrière moi, sur son tapis. Les yeux fermés, le corps immobile, les joues baignées de larmes, elle répétait les versets après moi, au rythme prisé par notre bien-aimé Saad el Ghamidi. La récitation terminée, je me tournai pour la découvrir, entièrement vêtue de blanc, le visage radieux, assise en tailleur, tel un ange descendu directement du ciel. Je lui souris, et elle comprit que je l’invitais à se soumettre à la tradition prophétique pour les nouveaux couples. Deux unités de prière surérogatoire pour rendre grâce à notre Créateur. Le salut final accompli, je me tournai pour me rapprocher d’elle, poser ma main sur sa tête, et prononcer la prière d’usage pour préserver notre couple du mauvais œil, avant de lui embrasser langoureusement le front.

Je me rendis compte à ce moment que pour la première fois, j’allais voir ma bien-aimée sous une autre lumière. Ses cheveux que j’avais si longtemps imaginés, son corps que j’avais aimé avec distance et retenue. Je me demandai si j’arriverais à la voir autrement, différemment. Au lieu de continuer cette réflexion, voyant la fatigue gagner le visage de ma femme, je la pris par la main pour la conduire à notre chambre. Je l’installai dans le lit, faisant attention de la couvrir, avant de m’installer près d’elle et de lui baiser le front. « Dors bien, Mme Diouf. »

Iman

En m’embrassant sur le front avant de me souhaiter de passer une bonne nuit, Babacar venait de dissiper en moi les derniers doutes qui s’étaient installés dans mon cœur lorsqu’il avait temporairement cédé à la pression de ses parents. Il venait de me prouver, tout au long de cette journée, de cette soirée, la noblesse de ses sentiments envers moi, la pureté de son cœur, et son attachement à la tradition de notre bien-aimé, l’exemple ultime. Il avait désormais fermé les yeux ; j’en profitai pour me glisser hors du lit et adopter une tenue plus légère. En me recouchant, je pris le soin d’éteindre la veilleuse qui remplissait la pièce d’une lumière tamisée, avant de lui caresser délicatement la joue. Babacar ouvrit les yeux, me dévora des yeux d’un sourire ravageur, avant de me chuchoter : « je t’aime, mon Iman Rumi. »

Il ne me laissa pas le temps de répondre, mais se contenta glisser sa main sur ma nuque, avant de m’embrasser. Et ainsi, toute la nuit, pour la première fois, nous offrîmes ensemble la plus belle des aumônes, lentement, langoureusement, obstinément.

Le lendemain du mariage, 10 : 43

Depuis une demi-heure, le téléphone de Babacar n’arrêtait pas de vibrer. Après la prière et les « zikr » auxquels ils avaient sacrifié à l’aube naissante, il avait pourtant voulu éteindre son téléphone, mais Iman insista pour qu’il ne le fasse pas. « Et si tes parents ont besoin de te joindre en urgence ? Il serait mieux, à mon avis, que l’un de nous garde son téléphone allumé, sur vibreur. » Pour ne pas la contrarier, il avait cédé, même si quelque chose, au fond de lui, lui chuchotait que c’était une mauvaise idée.

« Grrrrr, grrrr, grrrr… »

Cette fois, il se tourna pour voir qui appelait. Voyant qu’il s’agissait de sa mère, il hésita dans un premier temps, se demandant s’il appelait pour la traditionnelle confirmation de consommation de mariage… « Non », se dit-il, « elle me sait assez pudique pour savoir que je ne répondrai pas à cette question. De plus, elle ne s’est pas du tout intéressée au déroulé de ce mariage… » Dans le doute, Babacar se racla la gorge, avant de décrocher.

  • « As-salam aleykum », dit-il.
  • « Wa aleykum salam, Diouf, comment vas-tu ? As-tu bien dormi ? » répondit-elle, la voix douce et préoccupée à la fois.

Le ton de sa mère surprit Babacar, qui essaya tant bien que mal de ne pas laisser ce sentiment transparaître dans sa voix.

  • « Je vais bien, alhamdulillah, et toi ? »
  • « Alhamdulillah. Babacar, mon fils, je souhaiterais te voir cet après-midi. Après la prière de Tisbaar, in sha Allah, vers 15 heures. Viens à la maison, je t’y attendrai. »
  • « D’accord maman, j’y serai. »

Après avoir raccroché, le mystère hantant Babacar restait entier. Il arrêta, par contre, d’y penser lorsqu’il sentit les bras de sa femme lui entourer la taille.

  • « As-salam aleykum, ya habibi qalbi »
  • « Wa aleykoum salam, ya zawjaat jamila. As-tu bien dormi ? »
  • « Excellement, et mon buur ? »
  • « Le fait de regarder ma dulcinée dormir me suffit amplement. Tu dois avoir faim… Je te ramène une tasse de café et ton livre du moment. Promets-moi de retourner au lit, le temps que je nous prépare un petit-déjeuner.»
  • « Mais… » rétorqua Iman.
  • « Pas de mais qui tienne », l’interrompit Babacar. « Je suis désormais ton mari, samay wax waaw la sant » ajouta-t-il, le ton taquin.

Faisant semblant de faire la moue, Iman retourna se coucher, le sourire aux lèvres. Ils passèrent ainsi une belle matinée, ponctuée d’éclats de rires, dans les bras l’un de l’autre. Après un déjeuner léger, Babacar prit congé de sa belle, pour se rendre chez ses parents, répondre à la sommation de sa mère.

Babacar

Un mauvais pressentiment me saisit à partir du moment où je démarrai la voiture. Iman me manquait de manière démesurée, et je n’arrêtai pas de penser à elle, aux promesses que je lui avais faites, tout le long du chemin. Devant la maison familiale, je fus surpris par le nombre de voitures garées, plus important que d’habitude. Je souris, me disant que peut-être, par le plus grand des hasards, ma mère aurait changé d’avis à propos de mon union avec Iman. Peut-être, devant ma détermination, avaient-ils tous cédé. Trêve de masturbation intellectuelle ; en répondant en personne à l’appel de ma mère, je serai rapidement édifié.

La maison est effectivement, comme je m’y attendais, emplie de divers membres de la famille proche, qui me saluèrent tous en me félicitant et en formulant des vœux pour la réussite de mon mariage. Rassuré par leur démarche, je m’attardai à échanger les « salamalecs » d’usage avec tout un chacun. M’apercevant, ma mère s’approcha de moi, me prit dans ses bras comme si je revenais d’un long voyage, et, me tenant par la main, elle m’entraîna vers l’intimité de sa chambre. Dans ses yeux, je vis de l’amour, de la nostalgie, mais également d’une nervosité telle que je ressentais jusque dans l’étreinte de sa main tremblante.

  • « Babacar, mon fils », commença-t-elle. « Ô toi le digne descendant de Buur Sine, Kumba Ndoffèn Juuf. Toi que j’ai porté dans mon ventre pendant six mois, que j’ai enfanté dans la douleur et allaité de mon sein. Je ne devrais, certes, en tant que mère, qu’être équitable avec tous mes enfants. Mais tu sais, je sais au fond de mon cœur, qu’il y a toujours eu entre toi et moi un lien spécial. En tant que ta mère, je ne t’ai jamais voulu que le plus grand bien. Le sais-tu, ô mon fils ? »
  • « Bien sûr, maman » murmurai-je, les yeux baissés, incapable de soutenir son regard perçant, et ce depuis que j’étais enfant.
  • « Babacar, Babacar, Babacar. Je t’appelle par ton prénom, trois fois, pour marquer le caractère solennel de ce moment. Seydi Abu Bakrine, ô toi dont le nom rappelle à la fois le fidèle compagnon et « Khalife » de notre Prophète bien-aimé, et le digne successeur de Seydi Hadj Malick Sy ! Ecoute attentivement ta mère.

Hier, tu es allé à l’encontre de ma volonté, de celle de ton père et de notre famille entière en épousant une femme de rang inférieur, inscrivant dans la pierre la pire insulte pouvant être faite à notre famille, à notre lignée. Toutefois, le fait qu’Allah swt ait laissé cet événement avoir lieu montre qu’il s’agissait sûrement de la volonté divine. J’ai cessé d’essayer de te convaincre, lorsque j’ai vu dans tes yeux que tu tenais à cette décision. Soit.

Toutefois, je te rappelle que tu es musulman. Tu as pris hier une décision en accord avec ta volonté, soit. Aujourd’hui, ta famille a pris une décision qui sera conforme à ma volonté, et à celle de ton père. Il s’apprête d’ailleurs à se rendre à la mosquée pour la cérémonie ; il est juste allé chercher tes oncles, qui l’y accompagneront. »

Peu à peu, le choc me fit lever le regard. Pour la première fois de ma vie, je regardai ma mère avec colère.

  • « Que veux-tu dire au juste ? »

Soutenant mon regard avec défiance, elle rajouta, fermement :

  • « Hier, tu as insulté ta famille tout entière en épousant cette femme. Je n’ai peut-être pas pu l’empêcher, mais je peux laver l’affront d’une autre manière. Que tu le veuilles ou pas, aujourd’hui, tu épouseras ta cousine germaine Dibor. Elle est jeune, chaste, de sang noble, et portera pour moi des petits enfants de sang pur. Tout est déjà ficelé, il ne reste qu’à célébrer votre union de manière officielle. Ton père est en route pour aller demander sa main à ton oncle et ,ce soir in sha Allah, s’installera dans la maison familiale, l’épouse que tu mérites, une femme digne de ton rang. Ainsi en sera-t-il, que tu le veuilles ou non. Je t’ai fait venir ici parce que tu dois venir passer la nuit avec elle, afin de consommer votre union. »

Je ressentais les battements de mon cœur jusque dans mes tympans. Ce rythme effréné me faisait tourner la tête, je peinais à réaliser ce qui était en train d’arriver. Fou de rage, les oreilles bourdonnant de colère, j’avais soudain chaud, comme si mon sang bouillonnait dans mes veines. Les félicitations de tout à l’heure avaient donc un tout autre sens. Le sourire qui ornait le visage de mes tantes n’était donc pas celui de la résignation, mais plutôt celui d’une sournoise victoire. Le calme soudain de ma mère depuis quelques semaines, la gentillesse et la tendresse dont elle faisait preuve envers moi couvaient en réalité une tempête insoupçonnée.

Dépassé par la gravité de son acte, de cette décision collective de ma famille, du complot qui avait été concocté dans mon dos, je ne puis sortir ne serait-ce qu’un mot de ma bouche. Je lançai à ma mère le regard le plus meurtri, le plus dégoûté qu’elle n’ait jamais vu dans les yeux de son fils, avant de sortir en trombes de sa chambre, me dirigeant vers la porte de la maison. Sur mon chemin, je ne voyais plus rien, me faufilant entre les chaises, ignorant les invectives des uns et des autres, bousculant au passage des joueurs de « bongo » qui amusaient la petite foule. Je sentis les pas de quelqu’un courant difficilement derrière moi, essayant de me rattraper. J’entendis des cris indéchiffrables, tellement mes oreilles bourdonnaient.

Je traversai rapidement la route pour rejoindre ma voiture, lorsque j’entendis le bruit brusque d’un corps massif s’affalant lourdement au sol, suivi du cri strident de ma mère qui appelait mon nom sur le pas de la porte d’entrée. En me retournant, j’eus à peine le temps de la voir s’affaler au sol, se tordant de douleur et tenant sa jambe. Point le temps de réfléchir ; mon instinct de fils prit le dessus, et je courrai traverser la route pour la rejoindre, m’enquérir de son état. Tout se passa si vite ; une fraction de seconde après que j’aie commencé à courir, j’entendis le bruit assourdissant du klaxon d’une voiture, le bruit sourd de pneus freinant sur le bitume, et puis, je ne sentis plus rien. Seule l’image d’Iman persista dans mon esprit, celle d’une femme souriante, tout de blanc vêtu, qui me demandait de me calmer. Peu à peu, l’image devenait floue, semblait lointaine, avant de s’éteindre dans un horizon de lumière éblouissante.

16 : 18, devant la maison familiale des Diouf

Le bruit assourdissant du choc violent et les cris de la mère de Babacar avaient fini d’ameuter voisins et invités. L’accident avait tout d’une scène de film : la mère, hurlant tel un animal blessé, s’était effondrée sur le corps de son fils baignant dans une mare de sang. A ses côtés, les témoins étaient eux aussi effondrés, ne sachant comment gérer le choc qui avait fini de prendre le dessus sur leur raison. Dans la voiture, le conducteur n’avait pas bougé. Il restait figé comme une statue, les mains sur le volant, les yeux écarquillés. Les hommes présents se ruèrent sur la voiture pour l’en faire sortir, s’y prenant de manière assez violente. Tous s’arrêtèrent net lorsqu’ils se rendirent compte qu’il s’agissait en réalité… De nul autre que le père de Babacar.

Un peu plus tôt, en arrivant chez son frère, il s’était rendu compte qu’il avait oublié de récupérer auprès de sa femme, la parure en or qui devait compléter la dote pour le mariage. Connaissant l’humeur de cette dernière, il savait qu’elle tenait coûte que coûte à ce que ce mariage se fasse dans les règles de l’art, et que sa future belle-fille croule sous les cadeaux. Il s’agissait, avant tout, de laver l’affront. Pressé par le temps, il sauta dans sa voiture, direction la maison familiale pour éviter l’ire de son épouse. En empruntant la rue où il a vécu plus de trente ans durant, il ne décéléra point, habitué qu’il était des lieux. Son téléphone sonna, il le sortit de sa poche pour regarder qui l’appelait. Il s’agissait de sa femme ; elle s’était sûrement rendue compte de son oubli. Il donna alors un coup sur l’accélérateur… et soudain il vit son fils se jeter devant lui. Il klaxonna de toutes ses forces, écrasa le frein de tout son poids… Mais il était déjà trop tard.

Découvrant l’identité du chauffeur, la mère de Babacar cria encore plus fort, sentant le ciel lui tomber sur la tête une deuxième fois. Qu’avait-elle fait ? Son fils gisait sanglant, le corps sans vie. Elle suppliait tout le monde autour d’elle d’appeler les pompiers. Ils arrivaient… Depuis ce qui semblait être une éternité, on ne lui répétait que cela.

Et puis soudain, quelque chose dans la poche de son fils se mit à vibrer. Elle en sortit son téléphone et, voyant s’afficher à l’écran les mots « Ma femme », elle ne put s’empêcher de décrocher, et de lui crier :

  • « Tu as rendu fou mon fils, et maintenant, il est mort. Mon fils est mort, et tu en es la seule responsable. Yallá na nga dé, géwél bu bón bi nga doon. »

Iman entendit ensuite un cri qui semblait s’éloigner, avant que la communication ne soit coupée. Sous le choc, elle ne sut quoi faire… Elle chercha dans son répertoire le numéro de téléphone de Moustapha, meilleur ami de Babacar. La voix calme mais anxieuse, elle réussit tant bien que mal à lui parler :

  • « Moustapha, excuse-moi de te déranger un dimanche. Babacar est allé chez ses parents. J’ai essayé de l’appeler, et une femme a décroché, balbutiant des paroles incompréhensibles. J’ai ensuite entendu des cris inquiétants. Je t’en prie, pourrais-tu t’y rendre pour t’enquérir de la situation ? »
  • « Ah bon ? Je n’en suis pas loin d’ailleurs, je m’y rends tout de suite. Je te tiens au courant. »

Iman sentait son cœur se vider d’un coup. Machinalement, elle se rendit dans le salon, étala le tapis de prière de Babacar sur le sol, prit dans ses mains le Coran duquel il avait lu la nuit précédente, et en boucle, elle lut la sourate Yasin. A cet instant, dans son cœur, tout près d’elle, elle sentit la présence de Babacar. Elle resta ainsi, récitant les versets qu’elle connaissait désormais par cœur, laissant ses yeux se perdre dans la fascination qu’éveillait chez elle la beauté de la calligraphie.

Lorsqu’elle entendit sonner à la porte, elle ne s’attendait point à voir Babacar. Elle savait dans son cœur qu’il était parti. Lorsqu’elle vit le visage grave de Moustapha, ses yeux rouges, son air abattu, elle comprit immédiatement. Elle ne prit même pas le temps de fermer la porte ; elle retourna dans la chambre, prit son chapelet et son Coran, et le suivit. Une fois dans la voiture, elle hocha simplement de la tête, et lui demanda de la conduire auprès de son mari. Là, dans la fraîcheur de la morgue désertée par les vivants, elle leva le drap qui couvrait sa tête, et lui caressa le visage, comme elle l’avait fait la nuit précédente… Il semblait être en paix ; il était beau, et avait l’expression sereine. Puis, se rappelant le pourquoi de sa présence, elle s’assit en tailleur à même le sol, au chevet de la dépouille de son époux, et continua de réciter la sourate Yasin, en boucle… Celle qui, dans la vie et dans la mort, rassemblait leurs cœurs, dans leur Amour commun pour l’Unique.

12 commentaires sur “Epilogue (3) : I will always love you

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  1. Non… non…. ce n’est pas possible.. c’est si beau et tellement cruel à la fois. Mais le plus beau dans tout ça, c’est la force et la foi dont elle fait preuve jusqu’à la fin. J’espère juste qu’il lui a laissé un souvenir, une trace de leur idylle si parfaite… Je ne me remets pas de ce dénouement..

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    1. Et pourtant il est beau, ce dénouement! Le plus important est qu’ils finissent tous les deux, à la fin, par être libérés de ces chaînes invisibles qui leur pourrissaient la vie 🙂

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  2. Oh non quel tragique destin! De toute façon ce mariage ne pouvait survivre à ces clivages si odieux et inhumains.Comment on peut traiter un être humain comme soi d inférieur? Mais nous avons confiance en Iman elle fera son deuil, une fois de plus, comme il se doit, dans la plus grande piété et dignité. Merci pour ce magnifique mais douloureux rappel de nos réalités si tristes parfois!

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  3. Magnifique ouvrage sur les réalités au Sénégal j espère que ce livre va contribuer a changer les mentalités. Je vous félicites et bonne continuation

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  4. Quelle fin tragique. J en ai les larmes aux yeux. Des fois les parents imposent à leurs enfants des choix difficiles. Sans tenir compte de la religion, ‘SEules les personnes qui ne on pas la FOi se croient supérieur, Yalla nani ou Yallah mousseux thi kou REER, C étais un beau couple des plus beau de ailleurs

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  5. Même ce n’est qu’un jour vous avez su montrer la détermination et la force de batir quelques choses en suivant les instructions divines et pas celles humaines
    Gnagna heureux de vous lire

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