Iman : note de l’auteur

« Devant Dieu, deux « Moi » n’ont pas de place. Tu dis « Moi » et Il dit « Moi » ; ou bien meurs, toi, devant Lui, ou bien c’est Lui qui mourra devant toi, afin que toute dualité disparaisse. Mais ni objectivement, ni subjectivement, Il ne peut mourir. Car « Il est le Vivant, qui ne meurt jamais ». Il a tant de grâce que, s’il Lui était possible de mourir, Il mourrait pour toi, afin que s’abolisse la dualité. Sa mort étant impossible, meurs toi-même, afin qu’Il Se manifeste en toi et que s’anéantisse la dualité. »

– Jalal ud dîn Rûmi

Tout d’abord, je tiens à vous remercier d’avoir été présents durant ce beau, long périple, souvent entrecoupé, mais qui s’est terminé récemment avec la troisième et dernière partie de l’épilogue la semaine passée. Je suis sans mot devant la manière dont vous vous êtes saisis de la cause d’Iman, investis dans son histoire, donnés entièrement à la lecture de ces très longues parties. Recevez de manière solennelle, le témoignage de ma plus grande reconnaissance à votre égard.

J’ai voulu écrire cette « note de conclusion » suite, d’abord, aux nombreuses réactions qu’a suscitées la dernière partie de l’épilogue. Je me suis dit, en passant, que ce serait également l’occasion de partager avec vous pourquoi j’ai écrit cette histoire, et ce qu’elle représentait à mes yeux, même si j’ai souvent fait dire à Iman tout haut ce que je pensais tout bas, ou du moins ce que je gardais très souvent pour moi, le partageant uniquement avec mes très proches. Commençons donc par là, par le commencement.

Pourquoi ai-je écrit cette histoire ?

« Gnagna tu exagères, ce type d’histoire n’existe plus. La société a forcément évolué, ce n’est pas possible. »

Et pourtant, si. Dans la vraie vie, bon nombre de personnes font face aux mêmes interrogations, aux mêmes épreuves qu’Ibrahima, Iman, ou Babacar. Je regarde autour de moi et j’ai tellement d’exemples, que j’en ai froid au dos. Par contre, ce que l’on voit moins souvent, ce sont des jeunes hommes et jeunes femmes qui se dressent pour dire non (et je les comprends tellement !). Dire non à la stigmatisation, à l’injustice, au manque de respect … la liste est bien longue. En tant qu’habitante revendiquée du pays de l’utopie, je crois fermement que les choses ne changeront que lorsque les jeunes femmes et hommes auront assez d’exemples d’aînés, de tantes et d’oncles qui auront osé dire non, et auront obtenu gain de cause. Tout simplement parce que refuser de se battre, c’est se faire implicitement complice du système. C’est soutenir la discrimination, la stigmatisation, le comportement hautain, le manque de respect.

Et en passant… je ne suis pas Iman !

Certes, ceux et celles qui me connaissent très personnellement reconnaîtront certains détails qui leur rappelleront mon quotidien. Certes, certains passages sont inspirés d’histoires vraies, certains personnages sont inspirés de connaissances. De temps en temps, je me permets de faire un clin d’œil à une personne qui m’est chère, en la faisant intervenir, en rappelant un de ses traits de personnalité, en évoquant le souvenir d’une bribe de scène que nous avons vécu. Nonobstant, autant que je voudrais avoir la force, le courage, l’abnégation et la foi inébranlable d’Iman… Je ne suis pas elle !

Je reconnais, par ailleurs, que souvent, je me suis permis de me mettre dans sa peau, dans celle de Babacar aussi. Cette démarche est celle que j’adopte souvent dans l’écriture, sûrement à cause de mon manque d’expérience : elle me permet de sentir le battement de leur cœur, de mesurer l’ampleur de leur tristesse, de partager leurs interrogations pour mieux décrire leur vécu, leurs sentiments.

Tous ces efforts pour encaisser la plus grande « défaite » qui soit ?

Après avoir accompagné nos deux personnages principaux dans toutes les épreuves auxquelles ils ont eu à faire face, il est normal, voire légitime, d’être triste, voir choqué par la fin de l’histoire.

Je tiens d’abord à préciser que l’idée d’introduire « malaka-al mawt »[1]dans l’épilogue ne vient pas de moi. Elle vient de quelqu’un qui m’est cher, et j’avoue qu’en y réfléchissant un peu plus, elle m’a séduite. Bien sûr, les interprétations de cette fin peuvent, et doivent être multiples. C’est le principe même de la lecture, univers dans lequel le lecteur s’échappe volontiers, et laisse à son imagination le soin de mettre en scène les mots de l’auteur. Tout comme c’est le cas pour une loi, je me permets quand même de traduire dans les lignes qui suivent, « l’esprit de l’auteur », en ayant la prétention qu’elle pourrait intéresser certains.

La sortie fracassante de Babacar

Vous l’aurez sûrement remarqué ; Babacar est en quelque sorte ce que l’on pourrait appeler un fils à maman. Ou mettons les choses différemment, la mère de Babacar fait partie de ces femmes qui gèrent leur foyer d’une main de fer (que ce soit le mari, et encore plus les enfants). Loin de moi l’idée d’être condescendante ici, ou de minimiser l’importance d’une mère vis-à-vis de ses enfants, d’une femme vis-à-vis de son mari. Il s’agit juste de la manière dont ce personnage (la mère de Babacar, à qui d’ailleurs, je ne donne pas de nom) a été conçu dans mon imaginaire. De ce fait, et à mon avis personnel, quelle qu’ait été la force de l’amour qu’il éprouvait pour Iman, celui-ci ne constituait pas une raison suffisante, n’était juste pas « assez intense » pour l’emmener à aller à l’encontre des désirs de sa mère. La nature même de cette relation mère-fils ne permet pas de concevoir une telle éventualité.

Néanmoins, ce jeune homme a, tout au long de ce périple, effectué ce que j’appelle un « cheminement spirituel accéléré. » Certes, avant cette épreuve, il était croyant, craignant Allah swt. Toutefois, il apprend à travers son compagnonnage avec Iman et sa famille à changer sa lecture du sens de l’épreuve : au lieu de la subir, il finit par choisir de s’en servir pour se rapprocher de son Créateur, il devient acteur, sujet de son destin au lieu d’en être l’objet. Il décide de se défaire de cette fatalité qui caractérise tellement bien « la mentalité sénégalaise » au sens très généraliste du terme (permettez-moi, ne serait-ce que pour ce billet, de généraliser). Il se dresse donc pour défendre les valeurs qui lui sont chères, celles qui font partie des fondamentaux de la foi, mais aussi de la spiritualité.

Je me permets de m’attarder sur la distinction que je fais ici entre la foi et la spiritualité, ces deux notions étant étroitement liées, tout en étant en mesure d’exister et de fleurir l’une sans l’autre. En effet, n’est pas forcément spirituel celui qui a la foi, et n’a pas forcément la foi celui qui est spirituel. Par ailleurs, il est important de souligner que le « graal » est d’arriver à savamment combiner ces deux états, et de les sédimenter en soi, simultanément. Babacar justement, passe progressivement, mais toujours de manière très rapide, de l’état de croyant à celui de croyant doté d’une profonde spiritualité. Il le fait, justement, sans forcément s’en rendre compte, et c’est ce qui fait la beauté de sa transformation. Il arrive ainsi à se hisser au-delà de certaines considérations sociétales, contraires à ses valeurs spirituelles, tout en continuant de faire de son mieux afin de préserver sa relation avec sa famille, raison pour laquelle, d’ailleurs, il n’hésite pas à répondre à l’appel et à la convocation de sa mère, dès le lendemain de ses noces.

Rumi

L’ascension spirituelle accélérée, telle « l’ascension sociale fulgurante », concept longuement développé dans la littérature, ne vient pas sans conséquence. En effet, l’être investi dans la quête spirituelle, dans ce voyage intérieur doux et violent à la fois, difficile mais rendu tellement évident par le besoin que ressent l’aspirant, se retrouve rapidement dans une situation où il prend pleinement conscience du caractère éphémère de cette vie. Mieux : non seulement il en prend conscience, mais il commence à s’éloigner des choses de la vie d’ici-bas, se concentrant uniquement sur la purification de son âme, qu’il considère comme piégée dans son corps. Piégée, parce que ce corps crée une barrière, plus ou moins difficile à franchir selon son niveau spirituel, entre lui et son Bien-Aimé. La mort ne devient alors plus une fatalité ; comme l’illustre la citation en début de texte (je vous recommande à ce moment précis de la relire, à la lumière de cet article), la mort se mue libération de l’âme qui, telle un oiseau, se défait de ses chaînes et de sa cage, et peut désormais voler vers les cieux tant convoités.

Du cachot dans lequel l’avaient jeté les considérations discriminatoires de ses parents, du bras de fer invivable qui l’attendait, des tiraillements familiaux sans fin, du joug de la vie d’ici-bas, Babacar a été libéré avant que le chagrin, l’inquiétude et l’aliénation ne l’engloutissent. En réalité, il trouvera dans la mort non seulement la tranquillité et le repos, mais aussi la concrétisation de son ascension spirituelle.

Et Iman dans tout cela ?

C’est à ce moment précis que je vous invite à méditer de nouveau sur les deux premières parties de l’épilogue, en particulier sur les passages exposant les pensées et autres réflexions d’Iman. Vous remarquerez qu’au-delà du stress traditionnel, elle se pose de nombreuses questions, notamment sur son devenir spirituel, et sur ses aspirations profondes. Notamment, la référence à Rabia-Al-Addawiyya est un clin d’œil de taille quant aux désirs profonds animant Iman. Figure emblématique du Soufisme, elle a décidé de vivre une vie de célibat, lui permettant de vivre pleinement sa spiritualité :

rabia-al-adawiyya-mariage.jpg

Pour Iman, la disparition physique de Babacar n’est rien d’autre qu’un signe divin, confirmant la direction que lui suggéraient ses questionnements antérieurs. En réalité, la mort n’est qu’une séparation physique dans le monde actuel. La direction choisie par Iman lui permettra à présent, non seulement de s’épanouir spirituellement, mais aussi de retrouver, dans l’au-delà et pour l’éternité, cet époux avec qui elle s’était battue envers et contre tous. Une fin belle, à mon avis.

Affectueusement,

Gnagna

[1]L’ange de la mort

6 réflexions sur “Iman : note de l’auteur

    1. Gnagna Lam dit :

      Wa aleyk salam wa rahmatullah, Ndeye Marie. Cette question est tellement profonde que je n’ai pas osé y répondre avec uniquement des éléments provenant de mon expérience et de mon raisonnement personnel. Après avoir consulté un ami qui s’y connait beaucoup mieux que moi, j’ose me lancer, en vous demandant par avance de pardonner toute errance ou erreur de ma part.

      Le religieux relève des fondamentaux religieux, notamment du dogme. Le musulman, par exemple, qui se soumet au préceptes de l’Islam, fait le bien et évite le mal, est caractérisé de religieux. Il peut, par contre, être religieux, sans pour autant être spirituel.

      Le musulman qui est religieux peut ensuite, être spirituel. Cette spiritualité requiert toutefois un cheminement vers le perfectionnement. L’aspirant découvre au cours de ce cheminement, plusieurs stations spirituelles qui le mènent vers le but ultime.

      La spiritualité existe aussi hors du religieux. Dans ce cas, celui qui s’est découvert et a atteint la station de l’éveil est devenu spirituel. Cet éveil n’est rien d’autre que la station de l’ouverture spirituelle, où la personne découvre tout par elle-même, par son intériorité; au lieu de découvrir avec ses 5 sens, elle découvre plutôt avec son coeur.

      En espérant que cette explication est assez compréhensible.

      Zyars affectueux,

      Gnagna

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