Opium d’un peuple pervers

Disclaimer : le titre de l’article est fort provocateur. Par ailleurs, loin de moi l’idée d’être condescendante, ou encore d’outrer qui que ce soit… Et si c’est le cas, je vous présente, par avance, mes excuses.

But first, where was I ?

[Je me permets d’ouvrir une parenthèse avant de me lancer dans cet article… J’ai encore disparu, mais pour une bonne raison, promis (more to come on that later). Sinon, partager mes écrits m’a manqué, et j’ai eu le temps de réfléchir sur de nouvelles idées, de nouveaux articles à partager avec vous, de manière plus régulière aussi (espérons…). Stay tuned !

Et sans plus tarder…]

Ecrire… ou pas ?

Vraiment, je me suis retenue depuis un bon moment. Je m’étais dite que je n’allais pas écrire à ce sujet, surtout vu qu’il y a quelque mois, j’avais déjà abordé le sujet de la grande sœur de notre nouvelle obsession sociale (lire l’article ici). Et puis, la polémique a enflé. Cela m’a renforcée dans l’idée de taire mon opinion (ceux qui me connaissent savent que je suis la championne du « going against the grain. » Manaam[1]le peuple va à droite et moi, juste pour ne pas faire comme tout le monde, je vais à gauche.)

Et puis encore, une très bonne amie m’a demandé au détour d’une conversation où nous commentions la très folkloriquement et sénégalaisement détournée « fête de la femme » (d’ailleurs, vu que l’on « fête » la femme tout le mois de mars, un article à ce sujet sera bientôt en ligne) ; donc, au détour de cette conversation (il faut quand même que j’arrête avec ces longues parenthèses ô que distrayantes, rires), elle m’a demandé ce que je pensais de cette série… « A quand l’article ? »

Et vu qu’il fallait un prétexte pour revenir dans les rangs de la tendance du moment… parlons de l’opium de ce peuple ô que pervers, « Maîtresse d’un homme marié. »

Comprendre l’obsession …

Je n’aurais certainement jamais regardé cette série, tellement le titre est bizarrement composé, redondant… sauf qu’un jour, dans mon fil d’actualité sur Facebook, un de mes contacts a appelé à l’intifada contre cette série, avant même la diffusion du premier épisode. L’argumentaire ressemblait à ceci : « halte à cette série qui prône la dépravation des mœurs et légitime l’adultère. » Cette condamnation à mort in utero est d’autant plus intéressante qu’elle soulève déjà quelques questions (tey moom dina lén laàj ba nguen jeppi ma, ma ngi ciy jégalu nak[2]), notamment :

  1. Nous aurions donc, au Sénégal que nous connaissons si bien, besoin d’une série pour prôner une supposée dépravation des mœurs ? Au pays :
    • du leumbeul sulfureux mis en scène généreusement au rythme du cliquetis des jal-jali[3](coïncidence, ça rime avec Djali, manaam Djalika, rires) dans les clips télévisés (qu’en passant je ne regarde plus, parce qu’ils me choquent de plus en plus. Je n’appelle pas à l’intifada hein, I just quit watching them, simple choix personnel. Suivez mon regard…)
    • du tël, rëqënté[4]et autres danses/expressions ô que suggestives (étant très déconnectée, je vous saurais gré de partager les expressions et autres danses de ce type à la mode plus ou moins récemment en commentaire, merci waay),
    • destann-bér[5]où batteurs de tam-tam et jongoma[6]miment des positions très … très … acrobatiques (et là, je cherche littéralement mes mots pour préserver mon langage d’une certaine vulgarité),
    • dungora keng[7]dont la promotion est faite à toutes les heures du jour et la nuit sur une chaîne de télévision nationale, qui d’ailleurs a un fort penchant pour la « chose religieuse » (xam ngén ma xam[8]),
    • du « goor goor rek lë[9], ils sont nés infidèles [ou polygames, selon l’interlocutrice]», à nous femmes de nous y adapter,
    • du « goor yëp-ay doxaan [10]», formule par excellence de la légitimation de l’infidélité masculine dans le couple marié,
    • du « julit lë, am na droit takk ba ñent », parce que bien sûr, instrumentaliser la religion en trahissant l’esprit du texte et de la tradition prophétique sont l’essence même de l’ADN senegalensis (Gnagna, n’entre pas dans ce débat nak, ngir Yallah[11]),
    • et puis hein, il faut que je m’en arrête là parce qu’il y a un point 2 à développer. Mais vous voyez quand même un peu ce que je veux dire ?
  2. Et puis, malheur à nous ; nos familles sont décidément condamnées si nos enfants, frères et sœurs copient aveuglément les comportements mis en scène dans ces séries. Je ne développerai pas plus ce point, puisque j’en ai déjà parlé dans l’article « Pod et Marichou n’est pas le problème », disponible ici.

Donc tout cela… s’est passé avant même la diffusion du premier épisode de la série. Ben dis donc. Pour être tout à fait honnête, ce qui a suivi est, pour moi, de l’ordre du fascinant, tout simplement.

Et Marodi lança une nouvelle série

J’avoue avoir tardé à regarder le premier épisode. Mind you, by now, I had decided that I would watch at least one episode, just because. Et puis, quand à 4h du matin, tu sais que l’enfant dans tes bras va ouvrir les yeux dès que tu la déposes… Tu te fais une raison, et puis tu restes scotchée à ta tablette pour ne pas t’ennuyer en espérant que la lumière ne la réveille pas. Wa tamit baal lén ma parenthèses yi, ëpël na trop[12].

Cinématographiquement parlant (pas que je sois critique, ni experte, waané rek), on reste quand même dans une production typiquement sénégalaise : jeu quelque peu exagéré de certains acteurs, mais il faut quand même souligner que des pépites se meuvent à l’écran, et qu’il y a un réel effort niveau production. La mise en scène est quand même très amusante (j’ai bien aimé les flashbacks de Marième pour amener l’histoire), et les personnages sont, je dois l’avouer, « typiques » de Dakar. J’ai bien dit Dakar nak. J’irais même plus loin, en disant que l’on nous portraie là un certain Dakar, qui est loin, très loin, de la réalité de la majorité des sénégalais. Mais bon, c’est une série après tout hein, and it’s entertaining. Le divertissement est effectivement au rendez-vous. Comme nak on est au Sénégal, et que la période électorale nous a bien mis les nerfs à vif, et que nous vivons pour la distraction, il fallait que l’on nous distraie ! Et ainsi, la polémique fut.

Sama lii, ma ko moom, kuma neex la kay diox[13]

Sortir ce passage de son contexte, de la scène dans laquelle il a été évoqué, s’arrêter à ce simple extrait est quand même très réducteur. Réducteur mais pas surprenant, vu que cela reste le sport préféré des sénégalais. Marème Dial n’y échapera donc pas. Personnellement, j’ai trouvé ce passage particulièrement intéressant parce que prônant l’importance de la liberté individuelle, mais encore et surtout, le fait que tout choix, et c’est encore plus le cas lorsqu’il s’agit de ce sujet en particulier, reste individuel. A chaque femme libre, dans une société libre, la liberté de disposer de son corps. Quel que soit le sens dans lequel se dirige ce choix, je suis de celles qui estiment qu’à l’époque de la démocratisation du savoir et de la connaissance dans laquelle nous vivons, la responsabilité personnelle est d’autant plus lourde que les libertés tendent à être plus respectées.

Cela, bien sûr, sans compter l’obsession de l’homo-senegalensis pour la femme, en particulier pour le corps de la femme. Parce que vraiment, dans cette polémique, ce qui me titille plus particulièrement, est le focus qui est fait sur la femme. Elles sont certes les personnages centraux de la série ; toutefois, pour que maîtresse il y ait, il faut bien un homme marié, qui d’ailleurs a non seulement indépendamment et de son propre gré courtisé ladite jeune femme, mais a aussi fait preuve d’une insistante persévérance caractéristique des hommes sénégalais (hmmm, ça sent le déjà vu… je dis ça, je ne dis rien ; n’allez pas lire nak que j’ai été MHM. Paaaadon hein). Bon, « grawoul, goor goor lë »[14], n’est-ce-pas ? Préférons lapider les femmes sur l’autel du puritanisme, cela reste plus divertissant.

Plus pathétique encore : autant les femmes de ce pays sont obsédées par les hommes (les attirer, les séduire, les pouponner, les materner, les manipuler…), autant les hommes de ce pays sont obsédés par le corps de la femme (le chosifier, le posséder, en jouir, le contrôler, le collectionner). Triste parallèle, ndeysaan.

Make money, Marodi !

Exit la polémique mysogine… entrons un moment dans la maison de production Marodi. Vous rendez-vous compte ?

What they did is just genius.

Taper dans l’inconscient pervers du sénégalais. Le provoquer (Dieu sait que c’est facile) en abordant les sujets qui font les ragots de bopu koñ. Titiller son obsession pour la chose sexuelle, bien sûr, ne serait-ce que par des allusions. Les mâles sont comme en rut, d’ailleurs pas grand-chose est nécessaire pour les faire sortir de leurs gongs. Les femmes, adeptes de tout ce qui est « affairage », s’en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux. Et bien sûr, en parlant de réseaux sociaux, Facebook s’enflamme, tout le monde en parle, et le compteur YouTube s’emballe : en moins de deux mois, deux millions de vues pour le premier épisode de la série. En deux à trois jours, les derniers épisodes franchissent la barre du million de vues. Au total pour 15 épisodes diffusés à ce jour (22 mars 2019), 19 784 606 vues (oui, j’ai compté). Sur l’hypocrisie de tout un peuple, ils ont su capitaliser. De véritables businessmen. Je leur tire mon chapeau.

Mind you, la série « Idoles », beaucoup plus complexe et travaillée à mon avis, a pourtant mis en scène une relation adultérine, dont une grossesse s’est même suivie. Le couple en question a été mis en scène plusieurs fois dans l’intimité d’une chambre d’hôtel, d’un bureau, d’un appartement, pour ne citer que cela. Allez savoir pourquoi cela n’a pas provoqué le même tollé… Man dé Lam, je n’essaierai pas de comprendre. Sénégalais ci boppam mo lëndëm[15].

Un scénario pourtant très militant

A propos du scénario… Quoi qu’on en pense, il est important de lui reconnaître son inlassable désir de mettre à nu les souffrances, violences que subissent et endurent les femmes dans le contexte sénégalais, qu’elles soient physiques, verbales, ou morales. J’avoue avoir été particulièrement touchée par la mise en scène du viol conjugal, sujet ô que tabou, non reconnu socialement et pourtant tellement répandu. Ce choix délibéré s’inscrit, à mon avis, dans la logique que je décrivais plus haut : un titre aguicheur, un scénario militant, pour libérer au petit écran une femme qui a soif de s’assumer pleinement, selon ses propres choix, et qui pourtant côtoie dans son quotidien les victimes de toutes ces violences que nous préférons taire dans le secret de nos foyers.

Sans pour autant libérer expressément la parole des victimes, le fait de mettre en scène ces moments de torture dont personne ne daigne parler, que l’on préfère balayer sous un tapis, fermer à double tour dans une armoire, en permettant à ces femmes d’exister au vu et au su de tous, cette série leur octroie le droit de sortir de leur mutisme et de voir leur mal reconnu pour ce qu’il est.

Pour conclure

Marodi a réussi son coup, avec une série qui lui rapporte, à mon avis, déjà gros entre les revenus publicitaires au petit écran et ceux sur YouTube. En mettant en scène le sujet qui obsède ce peuple, ils ont réussi à créer une polémique qui a largement joué en leur faveur, en accroissant la popularité de cette nouvelle série comme une traînée de poudre. Que l’on aime la série ou pas, c’est un fait.

Que ceux qui veulent regarder regardent. Que ceux qui n’aiment pas ne regardent pas. Que ceux qui pensent que le contenu est trop osé militent pour des heures de diffusion réglementées et un rating des séries diffusées à la télé. Que ceux qui veulent marcher marchent. Parce qu’après tout, c’est cela aussi, vivre dans une société libre.

Quel que soit alpha, une chose est sûre : qu’on le veuille ou non, cette série est un succès médiatique et entrepreneurial. Elle pulvérise tous les records, donc continuons d’en parler. Au moins, cela permettra d’en augmenter encore le succès, et le nombre de vues générées créera des revenus supplémentaires pour des entrepreneurs sénégalais travaillant au Sénégal. Du consommer local en plus ne nous fera pas plus de mal que le « venant » médiocre que nous ingurgitons sans broncher. Et comme le dirait la star de la présidentielle passée : « MHM tojna Sénégal rajax. »

[1]C’est-à-dire

[2]Je m’en vais vous poser moult questions, et vous présente mes excuses par avance.

[3]Collier de grosses perles de rein en verre

[4]Danses très suggestives et à connotation sexuelle

[5]Séance de danse nocturne au son du tam-tam

[6]Belle femme (souvent aux formes généreuses)

[7]Remède contre l’impuissance

[8]Nous savons bien de quoi je veux parler

[9]Un homme reste un homme

[10]Les hommes sont tous infidèles

[11]Pour l’amour de Dieu

[12]Excusez-moi les parenthèses, j’en fais vraiment trop

[13]Mon corps m’appartient, et je me donne à qui je veux

[14]Ce n’est pas grave, un homme reste un homme (donc volage et infidèle)

[15]Le sénégalais est imprévisible

4 réflexions sur “Opium d’un peuple pervers

  1. Mohamadou Lamine Bara Thiam dit :

    T’as carrément raison et je partage tes avis franchement bien écris bien pensé rien à dire. Mes encouragements pour des articles futurs que je ne manquerai pas d’attendre pour les lire par pur plaisir.

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  2. Jeeey dit :

    Shotototo cest ce que je disais Idoles avec Margot et son boss ont ete plus loin mais senegal personne en parle. Bref je soutiens ces jeunes entrepreneurs au moins ils creent de lemplo

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  3. Aa dit :

    Gnagna todiati ngafi radiakh perso j’ai été touchée par le personnage de diali. Et j’avoue que je me rends compte que l’hypocrisie est plutot normale aussi bien l’injustice pour ne pas dire la mal dans ce pauvre pays

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  4. Fa dit :

    Moi, je dis qu’au moins Marodi à oser montrer la souffrance d’une  » partie  » des femmes qui vivent en douce ces situations qui existent bel et bien dans ce Sénégal. Réalisé pour réalité.
    Merci

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