Les monologues de Marième : Avant-propos

Le centre-ville se vide de ses occupants, les véhicules pressés, à la queue leu-leu, se précipitant vers la corniche ouest, porte de sortie de la presqu’île. Le frou-frou des caftans, quoiqu’atténué par moult coulis de sueur salvatrice dans la chaleur humide et étouffante, reste pourtant persistant, comme pour souligner l’importance de ce second rendez-vous hebdomadaire. Comme eux, je me presse vers la zawiya Omarienne, sur ce bord de mer si spirituellement chargé : murmures du grand large, danse frénétique des vagues terminant leur périple sur un lit de rochers. 

Je suis toujours prise de court par sa proximité au centre-ville ; à peine ai-je le temps de sentir l’adrénaline monter avec une profonde accélération, qu’il me faut déjà calmer les ardeurs du véhicule, avant de m’engouffrer lentement dans l’enceinte de ce lieu mythique de Dakar, par la première porte. Toujours fidèle au rendez-vous, il était là, mon très cher ami, pour me guider vers le parking, me trouvant toujours la place la plus proche de l’entrée des femmes. Il m’a fallu du temps pour me rendre compte qu’il était muet, pour comprendre ce qu’il voulait m’expliquer sans pouvoir l’articuler. En symbiose presque parfaite, nous nous comprenions désormais, et il me saluait à profusion, me témoignant cette gentillesse sans limite que je ne pouvais déchiffrer : réagissait-il ainsi parce que je prenais toujours le temps de le remercier pour son aide, parce que j’étais une jeune femme semblant être indépendante, conduisant une voiture et venant régulièrement à la mosquée ? Ou peut-être, parce que je le traitais comme une personne lambda, que je faisais en sorte de ne pas lui rappeler le fait qu’il soit en situation de handicap, ou encore, parce qu’il est naturellement gentil. Maintenant que j’y pense, c’est peut-être une combinaison de toutes ces choses.

Il me restait encore quelques minutes pour accomplir une ziarra avant d’entrer dans l’enceinte de la mosquée. Cette porte latérale que j’affectionnais tant : une palissade peinte en blanc, séparait le couloir d’entrée du reste de la grande salle, ce couloir qui menait vers les escaliers, escaliers donnant accès à la terrasse, puis à la majestueuse grande salle, dans le dôme de la mosquée. Ce dôme-sanctuaire, à l’acoustique unique, où pour une fois dans ce pays, les femmes se tenaient, littéralement au-dessus des hommes : profitant de la plus mélodieuse des acoustiques, d’un calme et d’une sérénité exquis dans un espace toujours trop grand, et de la fraîcheur de la climatisation centrale. Les bols remplis de cendre, expertement placés près des piliers, laissaient monter vers le plafond orné d’arabesques, les divines effluves d’un encens envoutant. Le drap blanc étalé sur le sol, jeunes et moins jeunes s’affairaient avant que la session de zikr ne démarre. Le rythme nonchalant de la wazifa, puis celui tantôt languissant, tantôt effréné du tahlil.

Ce rituel du vendredi après-midi est devenu ma seule échappatoire. Face à cette société tout entière qui me pointe du doigt. Parce que je suis née femme. Parce que je suis plaisante à regarder, à l’apparence investie dans la pratique religieuse, tout en étant financièrement indépendante – voire même très à l’aise – investie dans ma carrière mais encore et surtout… Parce que je ne semble pas pressée de me mettre la corde au cou, de me ranger, de rejoindre la cour des grandes, d’être entièrement « femme », de compléter la moitié de ma religion. Oui, parce qu’aujourd’hui, en ce vendredi où je fête mes trente hivernages, je ne suis toujours pas mariée

« Mais encore, et surtout, je n’ai point besoin de la validation sociale liée au fait de s’unir avec un homme, pour me sentir entière, complète. Je suis déjà un être créé dans la meilleure des formes, par le meilleur des orfèvres. Je suis une œuvre d’art, belle dans sa singularité. »

– Le mariage n’est pas une fin en soi

Vous rappelez-vous de moi ? C’est moi qui ai tenu la main d’Iman, qui ai passé sa dernière nuit de jeune femme célibataire avec elle. Dans une série d’articles, je reviens vous raconter ces anecdotes de ma vie qui illustrent si bien ma condition de « jeuneintellectuellereligieusefinancièrementindépendantedetrenteanstoujourscélibataire ». Merci de prendre le temps de relire cette indigeste caractérisation. Indigeste est cette croix, que je refuse pourtant de porter… En vous donnant rendez-vous la semaine prochaine, pour commencer à partager avec vous, le pourquoi du comment.

7 commentaires sur “Les monologues de Marième : Avant-propos

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  1. Un célibataire, née 3saisons des pluies après vous et comme moi d’ailleurs, aimerait être l’époux d’une femme qui croit en elle et en ses capacités comme vous.
    « L’Indigeste caractérisation » m’a fait rire surtout en le répétant.
    Sinon vous avez une belle plume et merci pour le partage.
    Cordialement Mawo Ngom.

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  2. Heureuse de renouer avec cette belle plume. Ainsi donc l ‘adage se confirme : qui se ressemble s assemble! Iman aussi avait une vie spirituelle riche, comme son amie Mariéme☺. Hâte de savourer la suite.

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