Les monologues de Marième: « Bayil daxé » ou le tribunal social des vieilles filles (2)

Les monologues de Marième – Célibataire endurcie : bayil daxé[1]

J’avais commencé ce monologue en voulant-vous conter la dernière de plusieurs conversations, ces « sit-downs » auxquels j’ai droit périodiquement. Parce que oui, plusieurs membres de mon entourage, plus ou moins proches, pensent ma situation tellement critique que leur intervention, d’inspiration divine sûrement, suffirait à me motiver à me ranger dans les rangs où selon eux, se trouverait ma place. 

J’ai donc commencé à vous narrer un de ces échanges… avant de rapidement déchanter. Pourquoi, me demanderez-vous, assez logiquement ?

Pour la simple et bonne raison que je partage avec vous ces monologues, pas pour leur donner une tribune, mais pour partager le fond de la pensée. Pas pour rappeler à celles qui se verront dans mes mots, le harcèlement ponctuel mais pour leur permettre de se retrouver dans ma vision de ma vie. Ironique n’est-ce pas. Parce que je suis femme, j’ai besoin de revendiquer ce droit de décider personnellement de mes choix de vie. Et pourtant, nous nous réclamons de la tradition de celui dont la première épouse était cheffe d’entreprise, de celui qui a été demandé en mariage par cette illustre mère des croyants… Le chemin est encore long, mais qu’importe ! En vérité, le difficile demeure le meilleur des chemins ? Je m’efforce de le croire. 

« Le temps passe vite, je ne me fais plus très jeune, je devrais penser à fonder une famille, avoir des enfants, m’accomplir socialement. Il me fallait être moins exigeante, ou plutôt, pour mieux nuancer, plus conciliante… Parce que l’on ne peut pas tout avoir à la fois, ou du moins, en même temps. »

« Il faut qu’on parle. »

La phrase assassine. À elle seule, elle a le don de créer une avalanche d’anxiété dans l’esprit ; elle érige un mur de glace qui semble infranchissable, fait bouillonner en nous un niveau de stress intenable, nous donnant envie de courir dans la direction opposée. Malheureusement pour moi, sachant la personne me convoquant à cette sérieuse conversation n’étant autre que ma mère, je ne pouvais échapper au supplice que je ne connaissais que trop. 

Le discours n’avait pas changé : le temps passe vite, je ne me fais plus très jeune, je devrais penser à fonder une famille, avoir des enfants, m’accomplir socialement. Il me fallait être moins exigeante, ou plutôt, pour mieux nuancer, plus conciliante… Parce que l’on ne peut pas tout avoir à la fois, ou du moins, en même temps. L’accomplissement personnel d’une femme passe aussi par le fait de fonder son foyer, de le gérer, de le voir se consolider avec le temps. Et puis, l’épanouissement d’une femme passe également par la maternité, et mon horloge biologique commencerait bientôt à sonner l’alarme. La ménopause précoce n’arrive pas qu’aux autres. Yada, Yada, Yada. 

Le tribunal social des vieilles filles

Que je la comprends ! Cette maman – oui, je ne fais pas référence à elle en tant que mère mais plutôt en tant que maman, pour souligner le caractère tendre et affectueux de son approche avec nous, avec moi – qui voulait plus que tout que la société ne cloue pas sa fille au poteau du tribunal des vieilles filles. Celles qui avec le temps, étaient devenues pires que des fleurs fanées. Celles qui finissent par devenir la quatrième, voire cinquième femme d’un collectionneur qui leur aurait « fait une faveur », celle de leur donner l’occasion de sortir du célibat, avant la fin de leur vie. Celles qui finissent par être classifiées dans la catégorie des « aigries », envieuses des moins jeunes qui se font passer la bague au doigt. Celles qui souffrent silencieusement et fuient coûte que coûte les cérémonies familiales, pour éviter d’entendre, une énième fois, les « Yallah na nga ci top »[2], « wa bayégo daxé »[3], « yow muju nga lamb di »[4]de ses tantes, et les « do ñëw ma takk lë ñaarel »[5]du distant cousin, crasseux et sans le sou, sa femme dépérie et flanquée d’une marmaille dont elle peine à s’occuper, mais qui lui, se sent assez mâle pour prendre seconde femme, quand bien même il ne peut se payer une tasse de café. 

Je comprenais, et en même temps, je ne me sentais pas concernée. Elle devait penser, ma chère maman, que je faisais exprès. Les prétendants ne sont en effet pas ce qui manque : de ceux qui viennent volontiers à la maison me faire officiellement la cour pour prouver leur sérieux et leur volonté de « def fullë »[6], aux parents bienveillants soucieux que leur précieux rejeton fonde famille au sein du même clan, pour pérenniser la tradition. A défaut d’incriminer un jinn malfaisant… j’étais peut-être victime d’un mauvais sort. Oui, ça devait être cela. Parce que je ne pouvais pas, en tant que tant que personne de sexe féminin, ne pas vouloir devenir la femme de, ne pas vouloir avoir un mari. C’était dévolu de toute logique. Je ne pouvais pas ne pas savoir ce que je voulais. Et sur ce dernier point… elle avait pertinemment raison.

« De préférence financièrement aisé et généreux ; tant pis s’il n’était pas à mon goût physiquement, ou s’il manquait de cette profondeur spirituelle dans laquelle j’imaginais m’abîmer. Cela importait peu, du moment qu’il avait les moyens de s’occuper de moi. »

Et pourtant…

Si seulement elle savait… Le nombre de fois où j’ai pensé avoir trouvé celui qui m’était destiné. Ce jeune homme (ou même moins jeune homme), beau, pieux, doté d’une certaine curiosité intellectuelle, au bon cœur. Tout cela bien sûr, était vrai avant que je ne découvre une tare insurmontable : un ou plusieurs mariages habilement dissimulés, une pratique religieuse de façade, une propension démesurée à l’ostentation financière, un manque de confiance en soi handicapant, un matérialisme maladroitement dissimulé, ou encore, une simple envie d’aventure volage. 

J’avoue n’avoir pas toujours approché la question avec le calme déconcertant qui m’anime aujourd’hui. Pas surprenant, sachant que j’ai grandi avec cette idée selon laquelle mon objectif ultime, socialement parlant, devait être de trouver mari. Chaussure à mon pied. De préférence financièrement aisé et généreux ; tant pis s’il n’était pas à mon goût physiquement, ou s’il manquait de cette profondeur spirituelle dans laquelle j’imaginais m’abîmer. Cela importait peu, du moment qu’il avait les moyens de s’occuper de moi. N’est-ce pas justement là, une de ces choses qu’il fallait observer lorsque l’on « sortait » avec un homme ? Aghstaghfirullah[7]. Haram[8] ; je devrais plutôt dire, lorsqu’il venait officiellement me faire la cour, avec des intentions sérieuses. Le sang chérifien dans mes veines ne saurait tolérer un tel écart de langage et d’intention.

Et puis, avec les années, les rêves ont commencé à dangereusement se distancier, devant la réalité de tant de mariages malheureux… Et puis, l’on m’a exhorté à croire que celles qui vivaient heureuses vivaient cachées. Et puis, de toutes les façons, un mauvais mari valait mieux qu’un bon copain. Et encore, les années qui passaient avaient commencé à installer une angoisse en moi, cette boule dans la gorge qui apparaissait à chaque fois que l’on m’annonçait un mariage, ou une naissance. Cette impression d’être en train de rater ma vie. Ces moments à me demander ce qu’elles avaient de plus que moi, comment elles faisaient, elles…

Mais ça… c’était avant. Avant que je ne rencontre l’amour, le véritable, le passionné passionnant, qui vous fait tourner la tête jusqu’à vous donner envie de manger du domoda[9]tous les jours de la semaine. Celui qui vous saisit le cœur et vous fait frissonner de plaisir, à l’idée de penser à l’être aimé. J’ai commencé à voir les choses différemment… lorsque Makhtar a fait chavirer mon cœur. 


[1]Arrête de les chasser

[2]Qu’Allah fasse de toi la prochaine (à se marier)

[3]Arrête de les chasser

[4]Tu n’as toujours pas trouvé chaussure à ton pied

[5]Deviens ma seconde femme

[6]Demander la main d’une femme en mariage

[7]Je demande pardon à Allah

[8]Ce qui n’est pas permis (islamiquement parlant)

[9]Plat sénégalais à base de sauce tomate aigre épaissie à l’aide d’une mixture de farine de blé et d’eau

2 commentaires sur “Les monologues de Marième: « Bayil daxé » ou le tribunal social des vieilles filles (2)

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  1. Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi concernée par ton histoire, que je ne connais pass d’ailleurs.
    Pourtant, je m’identifie comme étant encore jeune, 23ans, donc pas de quoi s’alarmer me diras tu. Et pourtant je subis les débuts de la pression sociale… Etude terminée, vivant à l’étranger, livré à moi même, donc je suis la personne à caser ou pour certains hommes la cible parfaite. Comment vous dire que je reste des nuits à me demander pourquoi pas moi, d’autant plus que je me fais courtisée par des « gars sérieux » d’après leur dire, mais ne m’attirants pas du tout ou ayant un trait de caractéres ne correspondant pas à ce que je cherche. Avec des amies mariées , mères ou dans une relation sérieuse, je suis celle qu’on taxe de difficile ou trop sérieuse ou trop stricte.

    En tout cas, je me considére encore assez jeune pour attendre celui qui me fera perdre la raison et qui respecte un minimum les critères que je me suis établie – Pieux, ragal Yallah, respectant l’être humain et donc la femme, le reste on verra .

    Be Blessed Gnagna

    J'aime

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