À ma fille, letter to my daughter (partie I)

Je trouve encore bizarre le fait de t’appeler ainsi. Je te regarde et je me pince, me demande si tu es vraiment là. Et puis, la manière dont je m’adresse, ces mots appropriés dans cette si belle langue, sonnent presque faux dans mes oreilles. Tu es si belle, sembles si fragile et résiliente à la fois, si douce et pourtant si forte de caractère… 

Cette lettre, voilà plusieurs semaines que je veux te l’écrire. J’ai néanmoins buté lorsqu’il s’est agi de lui choisir un titre. Vois-tu, t’appeler mienne me transporte automatiquement dans une réflexion aussi profonde qu’effrayante. Tu es le corps de mon coeur, le sang de mon être. La prunelle de mes yeux, que je chéris d’un amour dont l’intensité est indéfinissable. Et pourtant, dès que je pose ces mots sur le papier, deux points essentiels me hantent. Ina lillahi. A Lui, nous appartenons. En réalité, tu n’es pas mienne, je ne te possède point. Œuvre magistrale de notre Créateur, tu ne m’as été que confiée. Rien que cette idée me fait ressentir cette boule dans la gorge, lorsque je me rappelle le caractère temporaire, éphémère de la vie d’ici-bas. Et puis, mon esprit ne peut s’empêcher de voguer vers le second point, qui me réconforte tout en me poussant inexorablement vers la remise en question: 

Omar Ibn Al Khattab (رضياللهعنه) rapporte: Le Prophète ﷺse rendit auprès de prisonniers. Soudain, une prisonnière se précipita en direction d’un enfant qui se trouvait parmi les prisonniers. Elle le serra contre sa poitrine et l’allaita. A cet instant, le Prophète ﷺdemanda : « Pensez-vous que cette femme puisse jeter son enfant au feu ? » Nous dîmes « Non, par Allah ! » – Il dit ﷺ: « Allah est assurément plus Miséricordieux à l’égard de Ses serviteurs que ne l’est cette femme envers son enfant. » [Muslim 7859]

Cet amour que j’éprouve pour toi, est plus fort que je ne puisse l’exprimer. Et pourtant, il n’est rien comparé à celui qui notre Créateur nous porte. Religion de l’Amour, l’Amour, raison même de notre création. En souriant, je me dis qu’il faudra que je laisse traîner « Soufi mon amour » un peu partout, afin que de cette notion, tu commences à t’imprégner très tôt… et puis je me rappelle autre chose, puis deviens grave, me rappelant que même par rapport à cet amour que je te porte, il me faut apprendre à faire la part des choses. Ces mots d’Omar ibn Al Khattab (رضياللهعنه) me reviennent: 

« Je marchais en compagnie du Prophète ﷺ, en présence de quelques-uns de ses compagnons. Le Prophète ﷺm’a pris la main et marcha. Je me suis trouvé en train de dire : et par Dieu, Ô émissaire d’Allah, je t’aime! Le Prophète ﷺm’a dit alors : « Plus que ton enfant, Ô Omar? » j’ai répondu : Oui ; Il m’a dit : « Plus que tes parents, Ô Omar? » j’ai répondu : Oui ; Il m’a dit : « Plus que ton argent, Ô Omar? » j’ai répondu : Oui ; Il m’a dit : « Plus que toi même, Ô Omar? » j’ai répondu : non. Alors le Prophète ﷺa dit : « non, Ô Omar, ta croyance ne sera pas complète jusqu’à ce que tu m’aimes plus que toi même ».

Je suis sorti, j’ai réfléchi, et je suis revenu criant la parole : par Dieu, Ô émissaire de Dieu, tu m’es plus cher que ma personne. Alors le Prophète ﷺa dit : « Maintenant Ô Omar, maintenant, Ô Omar ».

Abdullah Ibn Omar, vint à lui et dit : qu’a tu fais pour revenir avec cette parole?  Omar répondit : fils, je suis sorti me poser la question, de qui ai-je le plus besoin le jour de la résurrection, moi-même ou le prophète? Alors j’ai trouvé mon besoin dans la personne du prophète plus que le besoin dans ma propre personne, et je me suis souvenu comment j’étais égaré et comment Dieu m’a sauvé par Lui ﷺ» [Boukhari]

Ce travail spirituel est, en réalité, continu. 

Excuse ta mère d’avoir ouvert une si longue parenthèse. En réalité, elle traduit ce que je l’espère, sera central dans ta vie: cette remise en question perpétuelle, cette bonification spirituelle ô que structurante. Je continue d’y réfléchir. Je tourne autour du pot, me rappelle mes lectures, des échanges, et plus encore…

Cette lettre, je ne sais pas quand tu la liras, ni si tu la liras. Je sais juste qu’elle traduit, à ce moment « t » ce que je souhaiterais que tu te rappelles toujours. Je suis sûre qu’au fil du temps, « in sha Allah », je vais ajuster certains points, en retirer ou en rajouter d’autres. Ou peut-être t’écrirai-je d’autres lettres, à différentes occasions… en espérant qu’elles serviront à te booster, à t’inspirer, à te guider tout au long de ta vie. Si le Tout Puissant le permet. Par amour, cet Amour par lequel tu as été créée, et par le biais duquel, tu me fus confiée.

« Bismillah »

Allah, la seule constante 

Dans le monde des anges, ton temps était rythmé par le “zikr” et la contemplation du Très Haut. N’oublie pas que même ici-bas, il reste plus proche de toi que ta veine jugulaire. Plus proche de toi que moi, ta mère, moi qu’Il a permis de te rassurer avec la chaleur de mes bras, avec le son de ma voix. Cette proximité n’est pas forcément intuitive pour nous, êtres humains si imparfaits et pourtant, créés de la plus belle des manières. Nous nous devons uniquement de nous rappeler, toujours, que la « fitra » est inhérente chez l’être humain, quel qu’il soit. Ce concept, le maître spirituel Mawlâna Jalal ud-dîn Rumi le traduit en paroles, beaucoup mieux que moi, en ces mots: 

« Le Bien-Aimé est si proche de moi

Plus proche que moi-même de ma propre âme.

Par Dieu! de Lui, je ne me souviens jamais

Car le souvenir est pour celui qui est absent. »

— Rûmi

Plus proche que les deux êtres qui ici-bas, t’aiment plus qu’ils ne pourront jamais te dire, te montrer, te témoigner. Que nous soyons en ta présence ou pas, Lui sera toujours Omniprésent, et tu ne seras donc, jamais, au plus grand jamais, seule. 

A Lui, rappelle-toi que tu dois fidélité absolue. En réalité, seul Lui te voue un amour réellement, tendrement, obstinément, éternellement inconditionnel. Oui, plus que moi ta mère… Même si ce concept, que je semble pouvoir coucher sur le papier par des mots, échappe encore à mon intelligence. Dans ce sens, Il nous dit ceci: 

Abu Hurayra (رضياللهعنه) rapporte que le Prophète ﷺa dit :

Allah Tout-Puissant a dit : Je suis selon l’opinion que Mon serviteur se fait de Moi et Je suis avec lui lorsqu’il M’invoque. S’il M’invoque en lui-même, Je l’invoque en Moi, et s’il M’invoque dans une assemblée, Je le mentionne dans une assemblée meilleure que la sienne. Et s’il se rapproche de Moi d’un empan, Je me rapproche de lui d’une coudée ; s’il se rapproche de Moi d’une coudée, je Me rapproche de lui d’une brasse. Et s’il vient vers Moi en marchant, je viens vers lui avec empressement. [Boukhari et Muslim]

J’ai tant à te dire sur cet aspect de la vie, le seul sur lequel il vaille la peine de s’attarder. Mais je ne souhaiterais pas que tu circoncises le spirituel à la seule sphère religieuse; il va bien au-delà. Notre bien aimé, ﷺ, nous a été envoyé comme bénédiction, comme modèle de perfectionnement du caractère. Polir ce caractère, c’est encore et surtout, comme sa tradition nous l’enseigne, préserver nos relations avec les différents éléments de la création. En tant qu’individu de sexe féminin, je m’adresserai donc à toi séparément de ton frère. Quoiqu’étant nées des âmes égales devant Allah exalté soit-Il, et même devant la loi des hommes de notre cher pays (dans une certaine mesure), tu apprendras très vite qu’en réalité, tu devras mener mille combats, très différents des siens. Lui aussi, je l’espère, s’il adhère aux valeurs que je souhaite vous inculquer, devra en mener une bonne poignée, allant carrément à l’encontre du psyché populaire. Les tiens contre la discrimination et la stigmatisation, les siens contre l’oppression et l’incitation à la facilité. Secrètement, j’espère que le monde évoluera assez vite pour que cette distinction n’ait pas à se faire… Hélas, nous sommes encore loin de ce jour. 

Féministe, ou pas? 

Sans transition aucune, permets moi de changer de registre, d’aller maintenant droit au but, de t’influencer de par mon vécu. Vois-tu, haute comme trois pommes, je te regarde, et je vois déjà briller dans ces yeux, cette fougue de tigresse insoumise qui sommeille en moi. 

Je dois t’avouer quelque chose: depuis mon adolescence, je me suis souvent vue « traitée » de « féministe », sans longtemps réellement savoir ce que ce terme voulait dire. Je suis maintenant quasiment sûre que les personnes qui l’utilisaient pour me qualifier n’en étaient pas tout à fait certains non plus. Quoi qu’il en soit, leur ton suffisait à me faire comprendre que le terme avait à leurs yeux, une connotation négative, quasi-péjorative. Lorsqu’une jeune adolescente en série scientifique voulait devenir ingénieur, se concentrer sur ses études et ensuite sa carrière, et brandissait « Une si longue lettre » de Mariama Ba, manifeste revendicatif des jeunes filles de plusieurs générations, en louant admirativement le courage d’Aissatou, on lui marquait le sceau de « féministe » au fer rouge sur le front. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours ressenti le besoin de répondre: « mais non, enfin, je ne suis pas féministe moi, je suis musulmane et africaine. » 

Comme si j’avais réfléchi à la signification de ces deux qualificatifs. Comme si féministe, musulmane et africaine étaient trois qualificatifs mutuellement exclusifs. En rétrospective, ma réaction est bien compréhensive: la « demoiselle TV5 » comme m’appelait ma jeune sœur taquine, n’avait entendu parler de féminisme qu’en regardant des reportages sur les protestations des FEMEN ou des Pussy Riots à la télévision. Les fameuses pancartes avec la fameuse inscription: « ni putes, ni soumises. » La pudeur ambiante dans laquelle j’avais baigné toute mon enfance durant voulait que je ne puisse m’identifier à « ces » femmes qui protestaient seins nus, semblaient haïr les hommes et militer pour la libéralisation de la sexualité féminine. 

Et puis j’ai grandi. J’ai appris. J’apprends toujours d’ailleurs, et je me rends de plus en plus compte de la dangerosité des idées reçues, des opinions trop tranchées, du manque d’ouverture d’esprit, d’ouverture sur le monde. De ma profonde ignorance à laquelle je doute de pouvoir un jour remédier. Mais encore et surtout, je me rends compte de l’importance de ce que nous aimons appeler chez nous, la « culture générale. »

J’espère donc qu’aux côtés des « Fondements de la théologie Islamique », de « Soufi mon amour », d’ « Une si longue lettre » et du « Cid », tu liras dans la foulée « Dear Ijaewele », « La case de l’oncle Tom » et « Things fall apart. » Pour répondre à cet impératif religieux de besoin du savoir. Pour te cultiver. Une belle âme vit d’amour et se nourrit de savoir, à mon humble avis. Elle est tournée vers le monde, avide d’humer en une seule inspiration, l’arc-en-ciel de sa diversité: 

« De même que la beauté d’un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme. »

– Amadou Hampaté Bâ

J’espère que tu verras en la diversité la plus belle caractéristique de la création. Que tu apprendras à chérir la divergence d’opinion, et à glorifier « le fait d’être d’accord de ne pas être d’accord. » En ces termes tu apprendras les bases du respect de l’autre, de la culture de l’harmonie et du vivre ensemble. Ta vérité sera souvent différente de celle des autres, et c’est cela, la beauté de la diversité. 

J’espère, comme je le disais plus tôt, que tu grandiras dans un monde où le féminisme n’aura plus sa place. Dans un monde où il ne sera plus pertinent. Le cas échéant, j’espère que tu liras « We should all be Feminists », de Chimamanda Ngozi Adichie. Non, dans tous les cas, j’espère que tu le liras. Pas la traduction française, qui dès le titre, n’est pas fidèle au message de l’auteur. J’espère que tu liras ce livre en anglais, et que dans la foulée, tu liras « Dear Ijaewele. » En ces deux livres, très courts, j’espère surtout que tu te retrouveras dans le féminisme qui y est décrit. Je dois t’avouer dès maintenant ne pas entièrement embrasser toutes les idées qui y sont présentées. Peut-être devrais-je en écrire ma propre version, qui reprendrait en plus de la perspective d’une africaine, cultivée et ouverte d’esprit sur le monde, les valeurs spécifiques à ma compréhension de l’Islam. Nous verrons bien. Ta mère est bien piètre écrivaine! J’espère aussi que dans la foulée, tu te plongeras dans « Mon intime conviction », dont l’auteur, jadis illustre professeur, est aujourd’hui devenu dans certains cercles anti-puritains, pseudo-intellectuels donneurs de leçons, avides de jeter la première pierre, celui qu’il ne faut point citer. Oui, je le cite, et je le lis toujours. Parce que moi, personnellement, suis intéressée par la pensée intellectuelle du professeur. Ouvrons de nouveau cette parenthèse plus tard, veux-tu ? Avant que je ne perde de nouveau le fil de ma pensée…

Pourquoi donc cette nuance? A mon avis, pour reprendre la petite anecdote sur ma réponse type lorsque l’on me traitait de « féministe », le féminisme tel que je le conçois trouve ses fondements dans les valeurs de bases de la société sénégalaise et dans les valeurs inhérentes à l’Islam (et même, pour aller plus loin, dans les changements qu’il a insufflés à la société arabe à l’époque prophétique, et dont il faut s’inspirer de l’esprit). Qu’est ce qui me permet de dire cela? Je reviens toujours à l’exemple de Maam Isseu, dont je compte brièvement l’histoire ici. En aparté, je te raconterai des anecdotes encore plus passionnantes sur sa vie, que je ne puis révéler au grand public, dans ce billet. Je te parlerai ensuite de toutes ces grandes dames qui je l’espère, t’entoureront et que j’admire tant. De Seyda Aisha, qu’Allah soit satisfait d’elle. Rebelle, cultivée, et au caractère bien trempée. De Seyda Khadija, qu’Allah soit satisfait d’elle. Active, entreprenante, indépendante, à l’esprit d’initiative sans nul pareil. De Rabia Al Addawiya. Spirituelle, déterminée, revendicatrice. De toutes celles qui m’ont inspirée au quotidien, et qui ne voudraient pas voir leurs noms apparaître ici… mais elles se reconnaitront. Et de tant d’autres femmes ayant marqué l’histoire de notre pays, de l’Islam.

Permets moi, mon amour, aujourd’hui, de m’en arrêter là, pour les besoins de cette première lettre. Je suis si bavarde… que je suis sûre que je t’en écrirai plusieurs autres. Je t’embrasse.

Ta maman qui t’aime.

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