« Sophie, ma Sophie »

Un plaidoyer pour les femmes, pour les personnes en situation de handicap, pour l’accès à l’éducation… bref, un long plaidoyer, si vous le permettez!

Femme, belle, à ses yeux

Je m’étais faite belle pour lui. Pour la première fois, après 27 longs hivernages, je me sentais femme à travers ses yeux. Juste femme. Non, pas que. Je me sentais « entière », belle, désirée, séduisante, charmante, voulue. Je me sentais femme, sans besoin de rattacher à cette description un label supplémentaire devant me caractériser. Il était difficile, dans ces circonstances, de ne pas être folle de cet homme ; que dis-je, folle de mon homme. 

Depuis la théâtrale demande de mariage qu’il a orchestrée dans un restaurant de la place, un soir de mardi en plein harmattan, je ne pouvais m’empêcher d’avoir des étoiles dans les yeux en l’apercevant. Cette fois, il m’avait demandé de le rejoindre dans sa chambre du quartier de Fann Hock, à mi-chemin entre l’Université Cheikh Anta Diop et la corniche Ouest de Dakar. Accoutumée des lieux depuis quelques temps, j’ai voulu lui faire plaisir en soignant ma mise, et en m’embaumant du parfum préféré de ma mère. En d’autres circonstances, elle m’aurait tuée en percevant les effluves que je répandais en sortant ; mais le changement qu’elle avait vu s’opérer en moi, cette joie de vivre inespérée, cette coquetterie surprenante, cette confiance qui irradiait du plus profond de mon être, fit que cette brave femme qui toute sa vie durant, s’était battue pour me protéger de la stigmatisation sociale, m’a regardée avec un tendre sourire lorsque j’ai difficilement atteint le pas de la porte, avant de me demander d’être prudente, et de ne pas tarder. « Dénk naa lë suñu borom »[1]a-t-elle sourdement murmuré, à son accoutumée. 

Mon arrivée sur les lieux avait tout d’anodin. La porte qui s’est refermée derrière moi ne m’avait pas inquiétée. Je faisais entièrement confiance à l’homme qui m’appelait désormais « ma femme. » Sa voix rauque, si masculine et autoritaire à la fois, ne manquait pas une fois de plus de faire chavirer mon cœur. Sans surprise, ses compliments me firent rire nerveusement, et je le laissai m’étreindre avec envie et sensualité. Pour une fois, je ne ressentais pas le besoin de réprimer mes envies de femme, par crainte de sembler ridicule aux yeux des autres. Je ne pus m’empêcher d’accueillir ses lèvres sur les miennes avec ce même désir qui semblait désormais être plus proche d’un feu ardent. Au-delà de ce moment… un flou doux et violent : il me fait basculer sur son lit, glisse sa main sous ma robe pour me caresser, et je me laisse faire. Emportés dans les jeux amoureux, nous nous débarrassons hâtivement de nos vêtements pour nous fondre plus profondément dans l’étreinte. Prise subitement de panique par mon manque de contrôle, aussi bien sur moi-même que sur lui, qui semble en vouloir plus, je lui demande d’arrêter. 

Et puis, tout bascula

Il me murmure à l’oreille qu’il a envie, et que de toutes les façons, il me considère déjà comme sa femme. Je le supplie, en lui disant que j’ai peur, et que je veux attendre. Il me répond que je dois lui faire confiance. Mes demandes incessantes commencent à l’agacer ; en l’espace de quelques secondes, je me sans manquer d’air, me débats sans pouvoir bouger, avant d’être déchirée par une douleur d’une violence inouïe. Je crie, mais aucun son ne s’échappe de ma gorge. J’ai l’impression que mes yeux sortent de leur orbite, ces yeux que tous ont qualifiés de globuleux et qu’il avait trouvés beaux. Tel une bête en rut, il se déchaîne sur mon corps inerte, que le choc a fini de tétaniser. Au bout d’un temps indéterminé, à mes yeux une éternité, il a poussé un cri, un soupir, je ne sais, peu importe ; mes oreilles elles, ont perçu le cri d’un animal victorieux. Son corps ruisselant de sueur s’est lourdement affaissé sur le mien comme un sac de riz. 

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi. Il s’est levé, et m’a adressé un regard curieux. Jamais je ne l’ai vu ainsi. Couchée sur le dos, prisonnière de mon corps, de cette chambre, de son regard, je ne pouvais bouger. Comme un ballot, il m’a fait pivoter sur le côté pour examiner le drap après sa besogne. J’avais pourtant trouvé curieux le fait que son lit, d’habitude couvert d’un drap sombre, avait été ce jour-là habillé d’un drap blanc. 

Mon état de choc ne m’a pas permis de me préparer à la colère noire qui l’a ensuite saisi. Je sais juste que je le suis retrouvée plus tard, couverte de bleus. Je me rappelle aussi qu’il m’a traitée en criant de « sale pute », et qu’il a dit qu’il ne voulait plus jamais me revoir.

J’avais l’impression de planer au dessus de mon corps. Cette voix grave n’arrêtait pas de retentir dans mon esprit, celle de son ami, Mor, qui m’avait pourtant prévenue, au téléphone : « fais attention, la Sophie… mon ami peut être insistant, et il est surtout un peu obsédé par la chose. Dans sa tête, il doit possédersa femme, elle ne doit être que sienne, ou au moins, sienne d’abord. Les déceptions qu’il a vécues l’ont marqué. »

Mor m’a ensuite expliqué que celui que j’appelais jusque-là « mon homme », avait vu sa dernière fiancée épouser en troisièmes noces le commerçant le plus riche du quartier. La veille du mariage, elle lui avait rétorqué, en guise de justification : « garab gu la sutul, du la may kér »[2], comme s’il fallait encore une fois lui rappeler son statut de « simple maçon », donc indigne de la plus belle fille du quartier. Il avait par la suite avoué à Mor qu’il aurait, s’il ne craignait pas de croupir en prison, séquestré Anna pour prendre de force ce qui lui appartenait, cette première fois qu’elle servirait à ce grassouillet vieux crasseux sur un plateau de billets de banque. 

J’avais pourtant cru bien faire, en lui confiant que mon oncle maternel était venu demander à sa sœur, ma mère, ma main, pour son fils. Comme le voulait la tradition. Afin que je reste préservée au sein de ma famille. Pour consolider les liens de sang. Fidèle à elle-même, ma mère m’avait laissé le soin de prendre ma décision. A mon tour, je m’en suis ouverte à mon amoureux, pour m’enquérir de ses intentions envers moi. S’en est suivie sa demande en mariage, très rapide, mais si rassurante à la fois… Jusqu’à ce moment effroyable. 

Je ne sais plus quand, ni comment je suis arrivée chez moi ce soir-là. Ma mère dormait déjà. Je suis allée directement sous la douche pour essayer de laver toute cette souillure de mon corps. En même temps, je me demandais comment il avait pu violenter ainsi mon corps, comment il avait pu oser tout me prendre, avant de me demander par la suite, si ce corps valait grand-chose à ses yeux. Mes jambes, ou en tout cas ce qu’il en restait, ont cédé sous moi lorsque ses mots ont subitement resurgi dans ma tête, résonnant en boucle : 

« Guénnwaalu nit rek nga, ma yërëm lë ndeketé jaro dara »[3]

« Jiggén bu baax dina seeti goor ? »[4]

« Ndeketé ndaw sax amoko »[5]

J’avais voulu ouvrir ma bouche pour lui dire, lui expliquer. Que je faisais partie de ce pourcentage de femmes qui sont nées sans hymen. Que même s’il le voulait, il lui aurait été impossible de me faire saigner, tout simplement. J’oubliai l’affront, le vol, le viol, tant mon esprit était préoccupé par le besoin de justifier cette énième défaillance de mon corps. J’ouvrai la bouche, mais aucun mot n’en sortait. 

Une fois de plus, j’avais tout simplement envie de disparaître. Comme toutes ces fois où ma mère s’est disputée avec sa coépouse pour me défendre. Comme toutes ces fois où j’ai été poussée dans la rue, ma béquille volée par des enfants mesquins afin que je ne puisse pas me relever, devant me traîner jusque chez moi. Comme toutes ces fois où les regards dans la rue se sont emplis de pitié à mon passage. Comme toutes ces fois où j’ai entendu murmurer, à mon passage « ayow, xoolal lafañ bi. »[6]Comme toutes ces fois où j’ai été traitée comme une bête de cirque. Comme toutes ces fois où j’ai entendu une voisine refuser de prêter une mesure de riz à ma mère, lui suggérant plutôt de m’envoyer mendier dans les rues. Comme toutes ces fois… j’étais incapable de prendre le temps de digérer ce que je venais de vivre. Je venais d’être violée par l’homme que j’aimais, et Dieu sait que je ne pensais pas à moi… mais d’abord à ma mère. 

Fall ndéné, majaajo mi ci jaaji Massamba néné Fall[7] !

Aujourd’hui, ta griotte je me fais, cantatrice des louanges que tu mérites plus que quiconque. 

Ton courage, ta motivation et ta détermination sont la raison pour laquelle, au-delà de la miséricorde du Très-Haut, je suis encore en vie, je suis encore digne. Pour honorer tes responsabilités envers moi, tu as consenti à tous les sacrifices possibles et pensables : ton statut social, ton ménage, ton train de vie, ton repos, ta vie sociale. Au lieu de me laisser en pâture à ce cruel ordre social, qui me verrait volontiers grossir les rangs des mendiants qui en acceptant la charité de monsieur et madame tout le monde, acceptent de prendre sur eux le mauvais sort que l’on cherche à conjurer, le péché dont on veut coûte que coûte se débarrasser ou encore, la piécette qui donne bonne conscience au musulman hypocrite. Tu as dit non, tu as fait confiance à ton Seigneur et à la force de tes mains désormais gercées par le linge des autres, à la force de tes bras coutumiers de l’engourdissement causé par ces tâches qui te rongent le corps tout entier. Cette confiance nous a permis, qu’il vente ou qu’il pleuve, d’avoir un toit pour nous abriter, et de ne jamais dormir l’estomac vide, fût-il rempli de couscous et d’eau. 

Sais-tu mère, ce que j’admire le plus chez toi ? Le fait que tu n’aies jamais accepté que je me sente « responsable » de ta situation, de notre situation. Le fait que tu n’aies jamais laissé entendre, ou percevoir, comme les autres te poussent pourtant si souvent à faire, les « sacrifices » auxquels tu aurais consentis pour me donner une vie meilleure. Plutôt, tu aimes me rappeler quotidiennement qu’à travers moi, tu t’acquittes de la responsabilité que le Tout-Puissant t’a confiée… Celle de m’accompagner, de veiller sur moi, avec moi, sur le chemin vers Lui. Tout en m’alertant vivement qu’un jour, Yallah na yéx[8], nous serons inévitablement appelées à être séparées, quoique temporairement, par la grande faucheuse. 

Justement, ce sens des responsabilités me hante aujourd’hui plus que tout. Je connais ton ouverture d’esprit pour savoir que tu m’écouterais, que tu me consolerais, et que tu ne t’arrêterais pas là. Je sais en mon fort intérieur, que tu voudrais coûte que coûte que l’auteur de ce préjudice, de cet acte ignoble et innommable, soit traduit en justice. 

Pardonne-moi, mère, de vouloir taire cet épisode qui ne cesse de me torturer. Je ne peux imaginer ce que tu devrais encore endurer, entre les quolibets, les moqueries et les ragots de quartier. Les émissions radio – symbole par excellence d’une société malade parce qu’obsédée à commenter de manière compulsive les mésaventures de l’autre – qui s’en saisiraient volontiers, et les jugements hâtifs qui ne se feront pas prier. On dira que je suis de mœurs légères, que je l’ai cherché, que je n’avais pas à aller chez lui. Mon « non », mon opposition, mes cris, mes supplications resteront tous silencieux. Dans ce pays, le consentement demeure encore un mythe que peu saisissent. Les heures interminables de linge que tu devras faire, ne serait-ce que pour nous permettre d’être défendues par un avocat digne de ce nom… Je préfère taire cette douleur plutôt que de voir ton nom une nouvelle fois traîné dans la boue. 

Et pourtant, tu auras tout fait pour que je puisse avoir un bel avenir

Je ne te l’ai jamais dit maman. Lorsque j’ai dû abandonner mes études au lendemain de l’examen du BFEM, j’ai été anéantie par la tristesse de ton regard. Tu t’étais tant battue, de longues années durant, pour que je puisse les poursuivre. De mon côté, je m’appliquai à être studieuse, ne serait-ce que pour me hisser à ta cheville en termes de mérite. Mais voilà, un lycée trop loin de notre lieu d’habitation, des transports communs non adaptés aux personnes en situation de handicap, mais encore et surtout, des usagers et professionnels du transport insensibles aux besoins des personnes comme moi, ont transformé le périple biquotidien de notre demeure au lycée en mission impossible. Je t’ai pourtant vu te battre bec et ongle, corps et âme afin que je sois admise au Lycée Maurice Delafosse, tellement plus proche de notre ruelle, où avaient élu domicile les lingères de la Gueule Tapée. Je n’avais malheureusement pas l’orientation nécessaire pour intégrer une de ses filières techniques.

Ton regard ce jour-là, lorsque tu es rentrée d’une journée entière passée à taper de porte en porte, pour comprendre pourquoi je ne pouvais pas continuer mes études, comme les autres enfants, ne m’a pas permis de partager avec toi, la conversation que j’avais surpris ce matin, entre nos voisines de cour. « Ndax sax, jáng gui yamm fi. Ngoné dé në waay. Yénnu guné gui rek, bañ mu yalwaani ji, té amalu ko bénn njëriñ ! »[9]

Me réduire à un état qui n’est que la résultante d’une maladie, et qui ne réduit en rien mon humanité. Voilà ce qu’elles savaient faire de mieux. Ce n’est pas la pire partie de l’histoire. Je ne t’ai rien dit, surtout parce que durant la conversation, l’une d’elles, qui était proche de tata Yandé, ton ancienne coépouse, a soufflé que contrairement à ce que l’on pensait, j’ai contracté la poliomyélite non pas parce que j’étais de santé fragile, mais parce que Tata Yandé, qui a insisté pour m’emmener au centre de santé avec mon demi-frère, a, une fois sur place, fait uniquement vacciner Karim, avant de faire falsifier le tampon sur mon carnet de vaccination. Trop jeune, je ne savais pas ce qui se passait, et tu me pensais immunisée et donc protégée contre l’épidémie qui faisait des ravages dans la région. 

Continuer de battre, pour des lendemains meilleurs

Au lieu de te voir pleurer… Je préfère te voir sourire. Le lendemain de cet incident, une ancienne camarade de classe m’a parlé de franchise locale d’une enseigne de restauration rapide internationale qui, de manière délibérée, intégrait les personnes en situation de handicap à son plan de recrutement. Je n’y ai pas cru sur le champ, mais c’était écrit noir sur blanc, sur le site web. De peur de ne pas être retenue, je ne t’en ai pas parlé lorsque l’on m’a invitée à passer les entretiens. N’y croyant pas moi-même, je ne te l’ai pas non plus dit lorsque j’ai été retenue pour la formation initiale. 

Au terme de cette première semaine, demain maman, j’espère te rendre fière en allant, pour la première fois de ma vie, travailler afin de pouvoir t’épauler. Certes, je ne peux pas encore confortablement prendre les transports en commun pour aller travailler ; je dépends encore du bus aménagé, affrété spécialement pour les employés en situation de handicap. Mais le fait de pouvoir partager avec toi, pour une fois, une nouvelle qui te rendra fière, qui te permettra de voir devant tes yeux le fruit de dizaines d’années de souffrances, de sacrifices, de dur labeur, est le meilleur des cadeaux que je puisse t’offrir. J’en trépigne d’impatience. Je sais que c’était ton rêve le plus fou : pouvoir un jour, voir ta fille, gagner son indépendance financière. Je comprends mieux aujourd’hui ce que tu m’as toujours répété : « Sophie, ma Sophie, tu vis avec un handicap, qui ne te définis pas. Eux, par contre, de par leur manque d’ouverture d’esprit et de respect envers l’autre, sont les véritables handicapés de l’esprit. Ne l’oublie jamais. »

Sèche tes larmes maman, ces larmes que tu ne m’as jamais laissées voir. 

Tout ira bien, in sha Allah[10].


[1]Je te confie à Dieu

[2]L’arbre qui n’est guère plus haut que vous ne peut vous fournir de l’ombre

[3]Tu n’es qu’un sous-homme, je ressentais de la pitié à ton égard alors que tu n’en valais pas la peine

[4]Une bonne femme ne rend pas visite à un homme

[5]Tu n’étais même pas vierge

[6]Oh, regardez cette personne handicapée

[7]Formule pour chanter les louanges des « Fall »

[8]Que Dieu le repousse

[9]Vivement qu’elle arrête ses études ! Ngoné est exténuée car ne voulant pas que sa fille mendie. 

[10]Si Dieu le veut

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