La grogne – Espoirs brisés

Moi

A la photo, je n’ai reconnu que ses yeux. Comment les oublier ? Il semblerait que durant toutes ces années, ces maudits démons soient arrivés à le posséder tout entier, sauf ses yeux. Ses yeux, et ce cœur qui d’affection débordait pour ces quelques personnes qui voyaient au-delà de tout « ça ». Parmi mille paires, je les aurais reconnus. Au fond, ils me rappellent ceux du bien-aimé, Shams : du fond du puits, au fond du jardin de Rûmi, avec comme un air de déjà-vu.

Intenses et profonds, foncés et brillants. Sur cette unique photo, je n’ai reconnu que ton regard. Cet appel à l’aide constant, depuis le fond de l’océan dans lequel tu te noies depuis des décennies. Dans lequel tu as voulu noyer ces espoirs brisés, et duquel même ceux qui t’aimaient le plus n’ont pu te tirer. Que dire d’autre ? Tel le meurtrier de Shams, ton regard me hante. Je n’arrête pas de me demander pourquoi.

Peut-être parce que je ne fais pas assez pour marquer mon désaccord avec ces codes sociaux qui t’ont rapidement classé parmi les parias, les invisibles dont l’on préfère ne pas parler, auxquels l’on préfère ne pas penser, à moins de rajouter tout haut, un « ndeysane » dont le but ultime est d’apaiser notre conscience accusatrice. Oui, parce que socialement, collectivement, nous avons failli à notre mission de protection, envers toi, envers toute cette jeunesse dont tu as depuis longtemps quitté les rangs, cette jeunesse désabusée parce que ne se donnant même plus le droit d’espérer.

Portraits of X, by @mr.xclsv (instagram)

Je ne t’ai pas vu plonger, mais je la vois sombrer, cette jeunesse sénégalaise. Elle en veut au monde entier, à l’univers dans sa globalité ; je l’entends crier son ras-le-bol certains soirs, depuis le confort de ma chambre spacieuse, douillettement meublée et de surcroit, climatisée.

« Kër gi kén joxumafi cër ! »

« Da nga ñaak jom, ban njëriñ nga fi am ? »

Eux, les plus visibles des invisibles

De part et d’autre, la tension, la douleur dans le cri sont au-delà du palpable. Les cris continuent encore quelques minutes, avant que le « hush hush » du voisinage, typique des conventions sociales qui règnent d’une poigne de fer sur nos contrées, ne viennent étouffer l’affaire. D’autres, moins pudiques, ou peut-être distraits par le spectacle dont seront alimentés les quolibets qui feront plus vite passer une journée remplie d’oisiveté malsaine, quoique forcée, se perchent à la fenêtre, au balcon pour tendre l’oreille, regarder furtivement depuis derrière un rideau rendu ocre par la poussière ; épier le malheur de l’autre pour se sentir mieux, moins « raté. »

Préserver « la tombe du dedans » [entendez par là « bamélu biir »]. Eviter les quolibets, penser à ce que les voisins penseront. La tyrannie du qu’en dira-t-on aura encore une fois eu raison de la révolte, pour le moment enfermée dans un pot de Nescafé lui-même dévoré par la rouille, elle-même amplifiée par l’humidité qui a fini d’envahir Dakar, elle-même dont l’atmosphère se voit une fois de plus prise d’assaut par un nuage de poussière descendu tout droit des profondeurs sahariennes.

Et la vie reprend, toujours plus pesante, toujours plus misérable. Eux, continueront d’être les parias du « kogne », pendant que le fils prodigue du voisin, venu rendre visite, comme chaque vendredi, à son vieux père, passera saluer les voisines, dont sa mère, pour leur distribuer quelques billets verts. « Aka baax, aka tabé, aka laabir ! » Le beau jeune peulh qui a emménagé dans l’immeuble d’à côté, lui, continuera de faire rêver ces mamans, rêvant de la caser avec l’une (ou même plusieurs, pendant qu’on y est) de leurs filles encore célibataires, lui, le jeune cadre à la 4×4 qui brille sous le soleil ; lui, ce beau jeune peulh aux costumes sur mesure, qui ne porte jamais de ceinture comme pour les narguer, eux qui ont failli là où il a réussi.

Attention, la révolte gronde, la marmite bouillonne tel un chaudron possédé, dans l’intimité de nos exigües demeures consumées par l’humidité, la crasse et la moisissure, qui n’ont rien à envier au four de la boulangerie du coin.

Et à 3h du matin, il s’écria, avec cette rage si profonde qu’elle en glace le sang : « dina jaay kër gi ! Kër gi ci boppam laay jaay. »

Et dans son sommeil, sa mère grommelle, le cœur aigri par le désespoir : « donn sa baay, doon sa baay – a ko gën, Doom***** !»

Et comme pour enfoncer le couteau dans la plaie, un vent d’une rare violence, rapidement suivi de trombes d’eau déversées par l’on ne sait qui depuis la profondeur des cieux, vint s’abattre sur lui, le forçant à retourner dans cette boîte de sardine devenue la pire des geôles.

Et au fond de lui, comme devenue partie de lui, la colère continue de gronder, sourde, sournoise, omniprésente.

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